
Alors que nos politiques préparent la prochaine élection, Gilles Lipovetsky nous prépare à la prochaine génération
Des milliers d’hectares de forêt partent en fumée dans les Landes, rappel brutal des bouleversements climatiques auxquels notre pays est confronté. Mais ce n’est pas seulement la forêt qui brûle. C’est le monde qui change de nature. Or, face à ce bouleversement, le débat public en France en vue de la présidentielle de 2027 semble absorbé par d’autres préoccupations. Les candidatures se multiplient. Les écuries s’organisent. Les petites phrases remplacent les grandes idées. Les sondages dictent les agendas politiques. Chacun cherche sa fenêtre de tir, son espace médiatique, sa place dans la course. La présidentielle ressemble déjà à une course de petits chevaux où la compétition des egos l’emporte sur la confrontation des visions.
Or, chacun ressent confusément que, derrière les « cygnes noirs » qui se multiplient, nous sommes en train de changer de civilisation.
De L’Ère du vide à L’Odyssée de la surpuissance
C’est précisément la thèse que développe Gilles Lipovetsky dans son dernier ouvrage qui vient d’être publié, L’Odyssée de la surpuissance (Odile Jacob, 2026). Depuis plus de quarante ans, le sociologue et philosophe français observe les métamorphoses de la modernité. Dès L’Ère du vide en 1983, il avait compris avant beaucoup d’autres que l’individualisme constituait la grande révolution silencieuse de nos démocraties.
Son nouveau livre marque une étape supplémentaire. L’individualisme n’en était finalement que le prélude. La révolution qui accompagne l’hypermodernité est celle de la surpuissance. Jamais l’Humanité n’a disposé d’autant de moyens pour transformer le monde. Intelligence artificielle, manipulation du génome, informatique quantique, robotique, conquête spatiale, puissance financière, plateformes numériques : l’Homme possède désormais des capacités d’action qui auraient relevé de la science-fiction il y a encore une génération.
Mais cette puissance produit son contraire. Plus nous devenons puissants, plus nous découvrons de nouvelles fragilités. Les cyberattaques accompagnent la révolution numérique. Les pandémies suivent la mondialisation. Les progrès du vivant ouvrent autant de promesses que d’interrogations éthiques. Les réseaux sociaux favorisent simultanément la liberté d’expression et la désinformation de masse. La puissance ne supprime pas les vulnérabilités. Elle les démultiplie.
Le techno-capitalisme ou la civilisation du no limits
C’est dans cette perspective que Gilles Lipovetsky analyse le techno-capitalisme comme la manifestation la plus spectaculaire de cette nouvelle civilisation.
Pour la première fois, un seul système économique domine l’ensemble de la planète. Même la Chine, malgré son régime communiste, organise désormais son développement autour du marché, de la technologie et de la concurrence mondiale. Le capitalisme n’a plus de rival systémique.
Le marché ne se contente plus de produire des biens et services, mais il colonise progressivement toutes les dimensions de l’existence. Nous voyageons grâce à Booking.com ou Airbnb. Nous nous orientons avec Google Maps. Nous cherchons une information sur un moteur de recherche ou maintenant une IA. Nous rencontrons nos futurs conjoints sur des applications spécialisées. Nous regardons les films que des algorithmes sélectionnent pour nous. Nous travaillons, apprenons, achetons, communiquons à travers des plateformes. Le techno-capitalisme organise nos comportements.
Sa puissance est devenue presque invisible parce qu’elle est quotidienne. Elle est dans chacun de nos gestes. Quelques entreprises disposent aujourd’hui d’une capitalisation supérieure au PIB de nombreux États. La capitalisation des « Sept Magnifiques » américaines – Apple, Microsoft, Amazon, Alphabet, Meta, Nvidia et Tesla – dépasse les 14 000 milliards de dollars et représente plus de 30 % de celle de l’indice S&P 500 et plus de 40 % de la capitalisation de l’indice Nasdaq 100. Elles ne contrôlent plus seulement des marchés, mais les infrastructures essentielles de notre vie économique, culturelle et cognitive.
Nous sommes passés d’une économie de marché à une civilisation de marché. Cette évolution éclaire également l’une des idées les plus originales du livre. Dans L’Ère du vide, Lipovetsky décrivait un individualisme « cool », centré sur l’autonomie, le bien-être et la liberté des mœurs. Cet individualisme existe toujours. Mais il est désormais concurrencé par une autre figure : un individualisme de surpuissance visant à repousser sans cesse les limites. Les transformations du corps, le transhumanisme, les biotechnologies, la quête de performance, les sports extrêmes ou les promesses de l’intelligence artificielle participent d’une même dynamique : le refus des bornes que la nature, la religion ou la tradition nous imposaient jusque-là.
L’impératif d’une Europe des nations dans le nouvel ordre géopolitique
Dans l’ordre géopolitique actuel, les États-Unis et la Chine incarnent deux formes concurrentes de la surpuissance. Le modèle américain repose sur un capitalisme d’innovation porté par des entreprises privées devenues des acteurs géopolitiques majeurs. SpaceX, OpenAI, Nvidia, Google ou Microsoft participent directement à la puissance des États-Unis. Si le modèle chinois mobilise les ressources du marché, c’est au service d’une stratégie pilotée par l’État. Dans les deux cas, la logique est identique : accélérer, investir, dominer.
Et l’Europe ?
Elle s’est principalement construite comme une puissance normative. Si le RGPD, le Digital Services Act ou l’AI Act traduisent la volonté légitime que la technologie n’échappe pas totalement à l’Homme, une évidence s’impose. La norme sans puissance conduit à la dépendance. On ne régule durablement que ce que l’on est capable de produire. Le défi européen consiste donc à concilier innovation, puissance industrielle et civilisation.
Dans ce contexte, nous en sommes convaincus, ce défi ne peut être relevé par une Europe fédéraliste toujours plus bureaucratique car la nation est le cœur du réacteur démocratique, son cadre indépassable. Or, il n’existe pas aujourd’hui de « peuple européen ». Comme l’a rappelé le Conseil d’État dans son étude annuelle de 2024 consacrée à la souveraineté, cette dernière est « la capacité d’un peuple à maîtriser son destin ». La formule « d’un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » d’Abraham Lincoln, reprise dans l’article 2 de notre Constitution, n’est donc pas transposable au continent européen. Seules les nations qui le composent sont capables de bâtir des projets « à la carte », en intergouvernemental, réunissant quelques États, à l’image de tout ce qui a réussi aujourd’hui en dehors du marché unique et de la zone euro : Airbus, Ariane, Galileo ou encore les programmes d’armement pilotés par l’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement (OCCAr).
Il nous faut donc un modèle confédéral pour construire cette Europe pragmatique autour des enjeux du futur comme l’intelligence artificielle, le numérique, le quantique, le spatial ou l’industrie de défense. L’Europe sera une puissance de projets sur les quelques sujets sur lesquels chaque État membre n’a pas la taille critique pour rivaliser avec les États-Unis ou la Chine ou elle restera un grand marché ouvert aux quatre vents d’une surpuissance dont elle ne sera pas dotée. À force de centraliser de plus en plus de compétences à Bruxelles aux mains de la Commission, transformant nos gouvernements démocratiquement désignés en boîtes aux lettres, cette Union européenne (UE) décroche de façon spectaculaire par rapport aux deux superpuissances précitées. D’un levier d’Archimède de puissance pour chacun de ses membres telle que voulue par le général de Gaulle, cette UE s’est transformée en levier d’impuissance et donc de soumission.
La France doit être le moteur de cette ambition
Mais comment la France pourrait entraîner l’Europe dans ce modèle quand elle accumule les déficits, désindustrialise son économie, décourage ses entreprises et que la dette dépasse désormais, selon l’INSEE, 3 536 milliards d’euros au premier trimestre 2026 ? Le redressement français suppose d’abord de recréer de la richesse.
Cela implique d’alléger massivement les prélèvements qui pèsent sur nos TPE, les PME et ETI, qui représentent 70 % de notre PIB et emploient 70 % des salariés du privé, et d’aligner nos normes sur le cadre européen puis de laisser les partenaires sociaux adapter par branche professionnelle. Cela implique aussi de faire de la recherche une priorité nationale. Il faut pour cela recentrer l’État sur ses missions essentielles : santé, éducation, sécurité, justice et défense. La réduction des dépenses publiques ne sera ni massive ni pérenne sans un big bang administratif autour d’idées simples : moins d’agents dans les bureaux et plus d’agents sur le terrain, en clair « moins de gras et plus de muscles. », ne jamais séparer le décideur du payeur pour responsabiliser les acteurs et remettre l’État sur la stratégie en laissant le « comment » aux forces vives locales (préfets, élus, entreprises).
Voilà le véritable débat que devrait ouvrir la présidentielle de 2027, celui d’une réforme puissante et ambitieuse de la sphère publique, nœud gordien du sursaut national. L’année prochaine, les Français ne choisiront pas seulement un président, mais décideront si la France veut encore écrire l’Histoire ou se contenter de la commenter…
Stéphane Morel est ancien élève de l’ENA et Secrétaire général de Nouvel essor français.
Lien vers l’article sur le site du journal en date du 27 juillet 2026 : L’Odyssée de la surpuissance : repenser l’Europe, l’État et l’innovation.
