
Voilà ce que la grande féminisation des valeurs a changé dans les démocraties occidentales
À mesure que les valeurs d’empathie, de protection et d’inclusion gagnent du terrain dans les sociétés occidentales, certains chercheurs évoquent une « féminisation » du débat public, susceptible d’avoir favorisé l’essordu wokisme.
Atlantico : Des chercheurs et des universitaires prétendent que la diffusion du wokisme serait liée à une « grande féminisation » des valeurs politiques, via l’empathie, l’aversion au risque ou bien encore le souci de l’harmonie sociale. Quels sont les principaux enseignements de cette étude et en quoi le wokisme est-il un phénomène qui a pu effectivement être facilité par la féminisation des valeurs ?
Olivia Betoe : Il est important de préciser que c’est une hypothèse sociologique et non un jugement de valeur. Depuis longtemps, les chercheurs qui travaillent sur ces questions observent des différences statistiques entre hommes et femmes dans leur compréhension des enjeux moraux et politiques.
De nombreuses études montrent, par exemple, que les femmes expriment en moyenne une sensibilité plus forte à l’empathie, à la protection des personnes vulnérables ou à la recherche d’harmonie sociale. Lorsque ces valeurs deviennent plus influentes dans les institutions, par exemple à l’école, dans les médias, à l’université ou dans les grandes organisations, elles peuvent contribuer à transformer les normes du débat public.
Dans ce cadre, le « wokisme » peut être vu comme une amplification radicale de certaines valeurs actuelles : l’accent mis sur la défense des individus face aux discriminations, la considération du ressenti des personnes touchées ou encore l’aspiration à prévenir toute forme d’exclusion symbolique.
En d’autres termes, ce n’est pas un phénomène strictement « féminin », mais plutôt une évolution culturelle où certains principes liés à l’univers du soin, de la protection et de l’empathie sont désormais bien plus au premier plan de la vie publique.
Pour autant, la féminisation des valeurs politiques ne signifie pas que nos démocraties soient plus faibles, bien au contraire. La valeur d’une nation étant la valeur qu’elle accorde à ses citoyens les plus fragiles, cette évolution ne fait que renforcer la résilience de la population qui a encore davantage conscience des enjeux face à des régimes qui cultivent un masculinisme exacerbé. Dans la Grèce fondatrice de la démocratie où les femmes n’avaient pourtant pas le statut de citoyen, Athéna n’était-elle pas à la fois la déesse de la sagesse, de la guerre stratégique, des arts et de l’artisanat ? Face à l’occupation de l’Allemagne et son culte de la force, l’implication des femmes dans la Résistance fut telle qu’elle a contribué à ce qu’elles obtiennent le droit de vote à la Libération, sans parler de l’implication totale et à l’égal des hommes des femmes israéliennes dans la défense de leur pays face aux menaces islamistes, chiites comme sunnites, ultra-conservatrices et discriminantes à l’égard des femmes et de toutes les minorités.
Atlantico : Des études américaines suggèrent que les femmes ont tendance à être conservatrices mais votent massivement pour les progressistes car le progressisme est devenu l’orthodoxie sociale dominante. Les recherches en science politique confirment-elles que les femmes soutiennent davantage la norme sociale dominante et plébiscitent le statu quo culturel que les hommes ?
Olivia Betoe : Les comportements politiques des femmes ont beaucoup évolué au cours du XXᵉ siècle. Pendant longtemps, dans de nombreux pays occidentaux, elles votaient plutôt pour des partis conservateurs. Depuis les années 1970, cette tendance s’est largement inversée.
Aujourd’hui, les femmes votent en moyenne davantage pour des partis progressistes, notamment en Europe et aux États-Unis. Certains chercheurs avancent l’idée qu’elles sont souvent plus attentives aux normes sociales dominantes et aux attentes collectives.
Cela ne signifie pas que les femmes seraient naturellement progressistes ou conservatrices. Leur positionnement reflète surtout les valeurs que la société met en avant à un moment donné. Lorsque les institutions éducatives, médiatiques ou culturelles valorisent fortement les valeurs d’inclusion, d’égalité et de lutte contre les discriminations, il est logique que ces orientations politiques trouvent un écho particulier.
Il ne s’agit pas d’une différence de fond entre les femmes et les hommes, mais plutôt d’une sensibilité plus marquée aux valeurs que la société considère comme importantes à un moment donné.
Pour autant, cette tendance générale est en train d’évoluer, notamment en France. Réputées pour moins voter pour les partis extrêmes que les hommes, elles sont désormais autant représentées, voire davantage, que ces derniers dans les votes en faveur de la droite radicale ou de l’extrême-droite, peut-être parce que le combat féministe y est paradoxalement désormais davantage promu face à des partis centristes ou de gauche qui ont du mal à dénoncer le sexisme de l’islam en progression dans notre pays.
Atlantico : Si la politique se concentre de plus en plus sur les identités et les sensibilités des groupes (ce que certains appellent la « politique thérapeutique »), la démocratie peut-elle continuer à fonctionner ?
Olivia Betoe : C’est l’une des grandes questions de notre époque. Pendant longtemps, les débats publics portaient surtout sur l’économie, les institutions et l’organisation sociale. Aujourd’hui, une part croissante du discours se concentre sur l’identité culturelle, religieuse, sexuelle ou ethnique. Si lapolitique se réduit de plus en plus à la défense d’identités ou à la gestion des sensibilités de groupes particuliers, la démocratie ne fonctionne plus tout à fait comme elle le devrait. En effet, la démocratie repose sur une idée simple : le pouvoir appartient au peuple dans son ensemble, et les décisions doivent être prises au nom de l’intérêt général. Lorsque le débat politique se transforme en confrontation entre groupes qui parlent uniquement au nom de leur identité ou de leurs ressentis, on s’éloigne de cette logique. La démocratie suppose au contraire que les citoyens puissent dépasser leurs appartenances particulières pour débattre de règles communes et de choix collectifs. Si chacun parle uniquement au nom de son groupe, le risque est de fragmenter l’espace public et d’affaiblir ce qui fait le coeur même du fonctionnement démocratique. Par conséquent, elle ne pourrait continuer à fonctionner correctement.
La vision française de la démocratie fondée sur une citoyenneté universelle est donc plus que jamais d’actualité face à un modèle anglo-saxon, longtemps mis en avant, aujourd’hui en crise. Dans l’espace public et médiatique, la communauté à mettre en avant est la communauté nationale, soit des droits et des devoirs attribués à des individus sur un territoire quelles que soient nos identités personnelles renvoyées à la sphère privée. On n’a cessé dans nos sociétés de survaloriser depuis les années 70 la diversité en oubliant peu à peu l’unité nationale. Or, la diversité sans l’unité par de puissants repères et valeurs en commun, c’est le prélude à la division qui peut aboutir à des affrontements violents si on n’y prend garde. Quel point commun par exemple entre un trader et un chômeur pas qualifié ? Aucun, si ce n’est de parler français et de partager un même imaginaire fruit de nos terroirs et de notre histoire. La démocratie ne se suffit donc pas à elle-même. Des institutions démocratiques sans un terreau formé par la nation, soit un groupe humain animé par une conscience collective qui dépasse les clivages socioéconomiques, ne peuvent fonctionner correctement. On le voit en Belgique, en Espagne ou encore au Royaume-Uni en dépit du prestige de sa couronne et de son histoire. Régulièrement, les Ecossais envisagent de faire sécession. On l’a vu aussi partout où l’Occident a voulu « plaquer » son modèle au sein d’une population dont les valeurs ne sont pas en phase avec ce dernier. Ce furent des échecs cuisants.
Atlantico : Existe-t-il aujourd’hui un « wokisme de droite » ?
Olivia Betoe : Pour répondre à cette question, il faut d’abord préciser ce que l’on entend par wokisme. Le terme désigne généralement une manière d’aborder la politique à partir de la lutte contre les discriminations et de la défense de groupes qui se perçoivent comme victimes d’injustices, notamment des minorités.
Certains chercheurs observent aujourd’hui l’émergence d’une mobilisation identitaire symétrique à droite. Là où la gauche insiste sur les discriminations subies par certaines minorités, une partie de la droite met en avant le sentiment de déclassement ou de marginalisation de certaines majorités culturelles.
Dans les deux cas, la logique est similaire : un groupe se considère injustement traité et revendique reconnaissance ou réparation. Cette dynamique renforce la structuration identitaire de la politique contemporaine et risque d’accentuer la polarisation. Lorsque chaque camp se perçoit comme victime et juge son combat moralement indispensable, le dialogue devient plus difficile.
Ce phénomène montre surtout que la politique contemporaine tend de plus en plus à s’organiser autour du sentiment d’injustice et de la reconnaissance identitaire. Or, lorsque la compétition politique se transforme en confrontation entre groupes qui se perçoivent chacun comme victimes, la recherche de compromis devient plus difficile et le débat démocratique se durcit.
C’est pour cela que le modèle français susmentionné est plus que jamais impérieux pour maintenir la paix civile. Ce modèle ne veut pas dire la négation de son identité première, mais le culte de notre communauté commune, la nation, qui s’enrichit de l’ensemble des identités qui la composent. Grâce au génie français et aux fondateurs de notre République, la France a cette chance exceptionnelle d’être encore à la fois le pays le plus uni d’Europe et le plus divers. Quel point commun initialement entre un Breton, un Alsacien, un Antillais, un Béarnais, un Marseillais, etc. Aucun. L’unité dans la diversité, tel est le miracle français que nous avons en héritage et qui est notre bien le plus précieux…
En conclusion, la démocratie ne peut survivre que si elle transcende les identités particulières pour construire un espace commun. Reconnaître les discriminations est essentiel, mais si la politique se réduit à une compétition des blessures et des ressentiments, elle perd sa capacité à débattre et à décider ensemble. L’enjeu est donc de concilier justice et unité, sans sacrifier l’une à l’autre, soit l’entretien d’un patriotisme fédérateur qui n’est ni plus nimoins que l’esprit d’équipe, que tout le monde encense par ailleurs, porté à l’échelle de la grande équipe qu’est la nation.
Olivia Betoe est avocate, docteure en droit, enseignante, membre du conseil d’administration de Nouvel essor français.
Lien vers l’article sur le site du journal en date du 22 mars 2026 : Voilà ce que la grande féminisation des valeurs a changé dans les démocraties occidentales | Atlantico.fr.
