
Le processus de destruction créatrice à l’épreuve de la surpuissance de l’IA
Fin mai 2026, la décision de Mark Zuckerberg de supprimer environ 8 000 emplois chez Meta pour réallouer massivement les ressources du groupe à l’intelligence artificielle (IA) a ravivé les inquiétudes sur l’avenir du travail. Pour beaucoup, ces licenciements sont le signe avant-coureur d’un monde où les machines remplaceraient progressivement l’humain, y compris dans ses activités intellectuelles les plus qualifiées. Si ces interrogations sont légitimes, elles ne sont pas nouvelles. Depuis le début de la révolution industrielle, chaque rupture technologique a suscité les mêmes peurs, les mêmes résistances et parfois les mêmes prophéties d’effondrement social.
La peur générée par les ruptures technologiques est aussi ancienne que le capitalisme
Les Canuts lyonnais voyaient dans les métiers à tissage mécanique une menace pour leur survie. En Angleterre, les luddites s’attaquaient aux machines qu’ils tenaient pour responsables de leur déclassement. À Paris, l’apparition des réseaux d’adduction d’eau fit disparaître le métier de porteur d’eau. Plus tard, la mécanisation provoqua la disparition de millions d’emplois dans l’agriculture. À chaque étape du progrès technique, la société a redouté que la machine ne condamnât définitivement le travail humain. Aujourd’hui, sous des formes nouvelles, cette peur ressurgit. Une partie de la jeunesse développe un néo-luddisme, nourri par l’angoisse climatique et la défiance à l’égard de la technologie. Certains courants écologistes soutiennent que l’avenir résiderait dans la décroissance, c’est-à-dire la limitation volontaire de nos capacités productives. Beaucoup de nos contemporains baissent les bras et acceptent l’idée d’une généralisation d’un revenu universel pour compenser la perspective jugée inéluctable d’une raréfaction de l’emploi.
L’Histoire montre que les innovations de rupture ont créé davantage de richesses et d’emplois qu’elles n’en ont détruits
Pourtant, l’observation des phénomènes économiques raconte une autre histoire. Depuis plus de deux siècles, les révolutions technologiques ont créé davantage de richesses, davantage d’activités et finalement davantage d’emplois qu’elles n’en ont détruits. C’est précisément ce qu’avait observé l’économiste autrichien Joseph Schumpeter lorsqu’il élabora sa célèbre théorie de la « destruction créatrice ». Selon lui, le capitalisme progresse par vagues successives d’innovations qui rendent certaines activités obsolètes tout en permettant l’émergence d’autres activités. L’automobile a remplacé la diligence, l’électricité a remplacé la vapeur en tant que force motrice, l’informatique a bouleversé l’organisation du travail. Chacune de ces ruptures fait émerger des secteurs entiers qui n’existaient pas auparavant.
Le progrès technique ne supprime pas durablement l’emploi, mais le déplace
Alfred Sauvy a expliqué dans La machine et le chômage publié en 1980 que le progrès technique ne supprime pas durablement l’emploi, mais le déplace. Les gains de productivité réalisés dans un secteur libèrent des ressources qui alimentent de nouveaux besoins, de nouvelles consommations et, finalement, de nouveaux emplois dans d’autres secteurs de l’économie. C’est la « théorie du déversement ». Les travailleurs quittant l’agriculture sont venus grossir les masses ouvrières dans les industries, avant que les emplois industriels se déversent dans le secteur tertiaire.
L’IA n’échappera pas à la règle
Pourquoi ce mécanisme s’arrêterait-il soudainement avec l’intelligence artificielle ? Certes, l’IA actuelle ne se contente plus d’automatiser des tâches physiques ou répétitives, mais intervient désormais dans des activités intellectuelles que l’on croyait non substituables. Elle rédige des textes, produit des images, analyse des contrats, assiste les médecins dans leurs diagnostics ou génère du code informatique. Pour la première fois, la machine concurrence directement certaines fonctions cognitives humaines. Mais cette révolution crée simultanément de nouveaux besoins, de nouveaux métiers et de nouvelles opportunités. Les spécialistes des données, les ingénieurs en intelligence artificielle, les experts en cybersécurité, les concepteurs d’agents autonomes ou les spécialistes de la gouvernance algorithmique préfigurent les emplois de demain.
Le véritable enjeu n’est pas d’empêcher l’innovation, mais de permettre aux individus de s’adapter
L’économiste Philippe Aghion, héritier contemporain de Schumpeter, estime que l’IA pourrait générer des gains de productivité considérables dans la santé, l’éducation, la recherche, l’industrie ou les services. Pour lui, le véritable enjeu n’est pas d’empêcher l’innovation, mais de permettre aux individus de s’adapter grâce à la formation, à l’éducation et à l’acquisition de nouvelles compétences. La destruction créatrice n’est pas un processus automatique ; elle suppose un accompagnement politique et social.
Dans L’Odyssée de la surpuissance (Odile Jacob, 2026), Gilles Lipovetsky va plus loin et défend l’idée que nous sommes entrés dans la « civilisation de la surpuissance » qui se caractérise par une dynamique d’hyperbole permanente : toujours plus de puissance, toujours plus de vitesse, toujours plus de performance. La logique du progrès n’est plus celle de l’amélioration graduelle, mais celle du dépassement systématique des limites. À cet égard, l’intelligence artificielle constitue la figure paradigmatique de cette évolution. Pour la première fois dans l’Histoire, une technologie prétend reproduire, assister, voire remplacer l’Homme dans certaines de ses facultés cognitives. En faisant tomber ce qui apparaissait naguère comme des frontières infranchissables entre l’intelligence humaine et la machine, l’IA pousse à son point extrême une logique de l’illimité décrite par Gilles Lipovetsky.
650 milliards de dollars investis par les GAFAM dans l’IA pour la seule année 2026
Selon une analyse de Bridgewater Associates relayée notamment par Reuters, Amazon, Microsoft, Alphabet et Meta devraient consacrer collectivement environ 650 milliards de dollars en 2026 au développement des infrastructures et capacités de calcul nécessaires à l’intelligence artificielle, contre 410 milliards en 2025. Jamais dans l’histoire économique récente un nombre aussi restreint d’entreprises privées n’aura mobilisé autant de capitaux sur une période aussi courte. Nous ne sommes plus simplement face à une innovation ; nous assistons à la construction d’une nouvelle infrastructure mondiale de la connaissance, comparable à ce que furent hier les réseaux ferroviaires, l’électricité ou Internet.
La véritable question n’est pas de savoir si la vague de l’intelligence artificielle va déferler, mais qui sera en mesure de surfer dessus
Face à cette transformation, la véritable question n’est pas de savoir si la vague de l’intelligence artificielle va déferler. Elle est déjà là. Il s’agit de savoir qui sera en mesure de surfer dessus. Car si la destruction créatrice produit de la richesse, encore faut-il que celle-ci ne soit pas captée exclusivement par quelques plateformes américaines ou chinoises. Derrière l’intelligence artificielle se profile un enjeu décisif : celui de la souveraineté numérique.
La France ne doit pas subir l’IA, mais la prendre à bras le corps comme le nucléaire dans les années 60
La France dispose dans ce domaine d’atouts considérables. Elle possède une tradition d’excellence mathématique reconnue mondialement, des ingénieurs de très haut niveau et un écosystème scientifique capable de rivaliser avec les meilleurs centres de recherche internationaux. Si l’Europe est à la traîne dans le secteur du numérique, la France est la mieux placée sur le continent avec des alternatives souveraines aux abus de position dominante des GAFAM comme OVHCloud, Outscale, Whaller, ou encore de nombreuses solutions open source. L’émergence d’entrepreneurs comme le français Arthur Mensch, cofondateur et actuel président-directeur général de Mistral AI, montre que notre pays n’est pas condamné à jouer les seconds rôles. Pour la première fois depuis longtemps, une entreprise tricolore apparaît potentiellement en mesure de participer à la compétition mondiale sur les modèles d’intelligence artificielle avancés.
La mère des batailles : la maîtrise de nos données, pétrole du XXIe siècle
Mais cette ambition ne pourra se concrétiser que si nous comprenons que la ressource stratégique du XXIe siècle n’est plus le pétrole, mais la donnée. Celui qui maîtrise les données maîtrise les algorithmes. Celui qui maîtrise les algorithmes maîtrise la création de valeur. Et celui qui maîtrise la création de valeur dispose d’un avantage économique, technologique et géopolitique décisif. Dans ce combat pour la maîtrise des données et comme dans les années 60 avec le nucléaire mais aussi l’industrie de défense, la France doit donner l’impulsion seule. Il serait illusoire d’attendre une quelconque dynamique de l’Union européenne (UE) en la matière. Comme dans le domaine de l’armement, l’UE reste très majoritairement alignée sur Washington, à l’image de l’accord d’adéquation signé en 2023 avec les États-Unis autorisant le transfert de données de citoyens européens en échange de simples promesses de conformité au règlement général sur la protection des données (RGPD), ou encore le retrait récent par la Commission européenne de tous les critères de souveraineté du schéma de certification cloud (EUCS) dans le cadre de la révision du Cybersecurity Act. Par conséquent, il devient impérieux de faire héberger nos données sensibles (santé, défense nationale, sécurité intérieure, justice, secrets industriels, etc.) par des structures publiques ou, en cas d’externalisation, par des prestataires privés totalement étanches à l’extraterritorialité du droit américain, ce qui doit aussi exclure les chevaux de Troie américains S3NS (Google-Thalès) et Bleu (Microsoft, Cap Gemini et Orange). Il s’agit en fait de faire appliquer strictement, sans délais et dans l’ensemble de la sphère publique au-delà de l’État stricto sensu l’article 31 de la loi visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique (loi SREN). La France ne peut se contenter d’être un marché de consommateurs de technologies conçues ailleurs. Elle doit (re)devenir une puissance de production et d’innovation.
Maîtriser l’IA ou sortir de l’Histoire…
Au fond, le véritable enseignement de Schumpeter est que les nations qui prospèrent ne sont pas celles qui résistent aux révolutions technologiques, mais celles qui les maîtrisent. Face à l’intelligence artificielle, le choix n’est pas entre la machine et l’Homme. Il est entre la maîtrise par notre nation de son destin ou son abandon sur la pente douce de sa vassalisation sur fond de colonisation numérique. Les licenciements de Meta nourrissent les inquiétudes du présent, mais ils annoncent surtout l’émergence d’un nouveau cycle de croissance fondé sur des gains de productivité potentiellement gigantesques. La France saura-t-elle prendre sa place dans cette civilisation de la surpuissance ou se contentera-t-elle d’en subir les conséquences ? Au-delà de Schumpeter, Zuckerberg et de la question des emplois se joue notre capacité à demeurer une grande puissance au XXIe siècle. C’est essentiellement une question d’audace et de volonté comme il y a plus de 60 ans…
Stéphane Morel est ancien élève de l’ENA et Secrétaire général de Nouvel essor français.
Lien vers l’article sur le site du journal en date du 1 juin 2026 : Le processus de destruction créatrice à l’épreuve de la surpuissance de l’IA | Atlantico.fr.
