
La refondation ou le chaos : les choix que nos dirigeants repoussent depuis cinquante ans
Après cinquante ans de renoncements de nos dirigeants qui ont fragilisé l’autorité publique et notre modèle social, la réforme de l’État (au sens large du terme, collectivités et Sécurité sociale incluses) n’est plus une option. Les événements du 17 octobre 2026 nous rapprochent encore un peu plus de l’abîme. Seuls la lucidité et le courage pourront désormais éviter que notre nation sombre dans le chaos.
Depuis près d’un demi-siècle, nos dirigeants de droite comme de gauche soutiennent vouloir protéger notre modèle social issu des travaux du Conseil national de la Résistance (CNR) en 1945 sans en assurer le financement de façon pérenne. Les déficits s’accumulent, la dette se creuse, et chaque gouvernement promet de remettre les comptes en ordre avant de repousser les choix difficiles. Au-delà du déséquilibre des comptes, cette attitude révèle une incapacité chronique à réformer la sphère publique, à fixer les priorités et à expliquer aux Français les choix nécessaires pour les financer.
Cette impuissance ne s’explique pas par le seul manque d’imagination, même si les responsables publics, venant souvent des mêmes grandes écoles, partagent les mêmes réflexes administratifs en pensant les problèmes dans des cadres étroits. S’y ajoute au moins à part égale le manque de courage de la part d’individus qui vivent souvent de la politique. Difficile de prendre des risques et d’être audacieux dans ces conditions.
Car refonder le pays, et non pratiquer la punition collective sous la forme du coup de rabot, suppose d’affronter de puissants intérêts organisés, d’expliquer les efforts demandés et d’accepter que les décisions déplaisent, surtout aux lobbys précités bien plus qu’à la population en général d’ailleurs. En décembre 1958, le général de Gaulle en donna l’exemple, assumant le plan de redressement inspiré par Jacques Rueff qui a rétabli drastiquement les finances publiques tout en libéralisant une économie alors très administrée par l’État, soit la remise en cause d’intérêts particuliers protégés par des situations de monopole ou d’oligopole de fait. Il a pris la responsabilité de ces mesures difficiles pour restaurer les conditions de l’indépendance économique et financière du pays dans l’intérêt du plus grand nombre.
Depuis de longues années, c’est la crainte de la contestation qui tient lieu de boussole à nos dirigeants. Après les émeutes de 2005, la peur d’un embrasement des quartiers populaires semble avoir renforcé cette pusillanimité : au lieu de traiter les problèmes, on hésite, on temporise, avant de renoncer.
Pas de liberté sans respect des règles communes
Cette difficulté à exercer l’autorité ne date pas d’hier. Dans Homo occidentalis, Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch ont croisé le regard du politologue et celui du psychanalyste pour décrire la transformation du rapport à l’autorité dans les sociétés occidentales. Leur enquête invite à mesurer, dans les ordres culturels et familiaux, l’effacement des anciennes figures traditionnelles. Si cette analyse ne suffit pas, à elle seule, à expliquer les choix politiques français, elle soulève néanmoins une question fondamentale : comment concilier l’aspiration croissante de chacun à décider librement de sa vie avec la nécessité de respecter des règles communes, indispensables à la cohésion de la société ?
Il ne s’agit pas de faire le procès de Mai 68. Le slogan « Il est interdit d’interdire » pouvait exprimer une aspiration légitime de la jeunesse dans une société corsetée par des normes rigides et des hiérarchies étouffantes. Mais cette libération nécessaire produit des effets délétères lorsqu’elle se transforme en approche libertaire, dans une méfiance systématique envers toute règle, toute transmission et toute distinction. Comme le souligne Simone Weil dans L’Enracinement, la liberté ne s’accomplit que dans un cadre de règles raisonnables et comprises, portées par une autorité légitime.
Ce manque d’autorité depuis plusieurs décennies a produit des effets délétères dans la plupart des politiques publiques, et tout particulièrement dans trois domaines essentiels : l’Éducation nationale, la politique migratoire et les finances publiques.
Reconnaître qu’il existe plusieurs formes d’intelligence
L’École est le lieu où cette confusion a eu le plus de conséquences. En faisant descendre le maître de son estrade pour placer l’enfant au « centre du système éducatif », la loi d’orientation sur l’éducation du 10 juillet 1989 a fait croire quel’élève pouvait apprendre sans effort ni transmission. Hannah Arendt rappelle pourtant que l’enfant, étant un nouveau venu dans un monde qu’il ne connaît pas, a besoin d’un éducateur qui l’y introduise et que renoncer à cette mission c’est se dérober à sa responsabilité.
L’École doit aussi reconnaître qu’il existe plusieurs formes d’intelligence et par conséquent plusieurs chemins de réussite. À force de présenter le bac général comme l’unique voie honorable de succès, on a, au nom du collège unique, conduit des jeunes vers des formations qui ne correspondaient ni à leurs aptitudes ni à leurs aspirations. On a, ce faisant, détourné des jeunes de formations où leurs talents auraient pu s’épanouir. Depuis le Moyen Âge, notre société sait que l’excellence n’est pas l’apanage du savoir théorique. En 1983, Howard Gardner, psychologue, a dénombré sept formes d’intelligence. Aux intelligences linguistique et logico-mathématique, sur lesquelles se focalise notre système scolaire actuel, s’ajoutent les intelligences spatiale, intra-personnelle, interpersonnelle, corporelle kinesthésique et musicale. Cette intelligence multiformes’exprime donc aussi dans la maîtrise d’un métier, la précision d’un geste, et la transmission d’un savoir-faire. Les bâtisseurs de cathédrales, les compagnons et les maîtres artisans en ont apporté, au fil des siècles, une démonstration éclatante.
La Suisse en offre un exemple : environ deux tiers des jeunes choisissent une formation professionnelle initiale, avec des possibilités de poursuite d’études et d’accès à des fonctions de responsabilité. Reconnaître plusieurs voies d’excellence, c’est donner à chacun les moyens de réussir selon ses aptitudes.
Si Pierre Bourdieu a montré que nos goûts culturels portent la marque de notre milieu social, une lecture trop simpliste de son œuvre a conduit ses épigones à en conclure que toute hiérarchie entre les œuvres ne servait qu’à imposer les goûts des classes dominantes. Dans La Défaite de la pensée, Alain Finkielkraut dénonçait déjà les dérives d’un relativisme culturel qui, au nom de l’égalité des individus, tend à considérer que toutes les œuvres, toutes les idées et toutes les productions se valent. Or, reconnaître à chacun une égale dignité ne signifie pas renoncer à distinguer, à apprécier et à hiérarchiser au nom de « l’utilité commune ». Le respect des personnes n’implique pas l’équivalence de toutes les idées.
Pour une politique migratoire humaine parce qu’assumée
À côté de l’École, le refus de nos dirigeants d’assumer leurs responsabilités a trouvé un terrain « d’excellence » en matière de politique migratoire. Une démocratie doit pouvoir fixer des règles relatives à l’entrée et au séjour des étrangers sur son sol dans le respect, cela va de soi, du droit et de la dignité humaine. La France n’est pas un terrain vague ! Un état de droit démocratique n’est pas un régime de faiblesse car une immigration non suffisamment régulée se fait au détriment des plus faibles. La France est une copropriété de 69 millions de copropriétaires qui doit décider qui a le droit d’utiliser les communs, d’être locataire ou de devenir propriétaire, soit citoyen. C’est une question de souveraineté, mais aussi de confiance : lorsque les décisions annoncées restent sans effet, la parole publique se dévalue. Le faible taux d’exécution des obligations de quitter le territoire français (OQTF) l’illustre : selon une note de l’Assemblée nationale publiée en juin 2025, les exécutions recensées en 2024 représentaient environ un dixième des OQTF prononcées. On mesure à cette seule statistique la perte de crédibilité de la parole publique et de l’autorité de l’État. Parallèlement, laisser croire aux personnes qui arrivent sur notre territoire que la France leur offrira une vie facile, sans leur exposer les difficultés de logement, d’emploi ou de langue, c’est, au nom d’un faux humanitarisme, nourrir des attentes qui ne pourront pas être satisfaites. Dans un propos resté à la postérité, Michel Rocard estimait que si la France devait prendre sa part dans l’accueil des étrangers, elle ne pouvait pas accueillir « toute la misère du monde ». Accueillir dignement suppose en effet de pouvoir loger, former et accompagner vers l’emploi les personnes accueillies. Cela n’est possible que si l’on adapte les conditions d’entrée et de séjour à nos capacités réelles d’accueil et d’intégration.
Il faut aussi (ré)apprendre à nos élites que le mot latin auctoritas se rattache à augere « faire grandir ». À l’École, le maître exerce son autorité pour transmettre des savoirs, poser des limites et permettre ainsi à l’élève de grandir pour devenir libre. Dans les quartiers dits « sensibles », l’autorité garantit que les habitants, en particulier les plus modestes, ne soient pas abandonnés aux violences, aux trafics ou à l’intimidation. À nos frontières, elle donne un cadre compréhensible pour les candidats à l’entrée et au séjour sur notre territoire. Dans chaque cas, elle doit s’exercer sous le contrôle de la loi et de la justice. L’État ne regagnera pas la confiance en promettant d’être partout et de tout régler. Il la regagnera en faisant respecter des règles claires, en protégeant ceux qui en ont besoin et en tenant ses engagements.
Le courage politique et le pragmatisme imaginatif au service de l’assainissement de nos finances publiques
Les finances publiques constituent le troisième domaine où doivent se déployer le courage politique et un pragmatisme imaginatif, vertus seules à même de concevoir les réformes adaptées aux réalités du pays. Réduire le déficit ne consiste pas à proclamer que toute dépense publique est inutile. Des services publics robustes sont évidemment indispensables. Mais les défendre ne signifie pas sanctuariser chaque dépense, chaque procédure ou chaque organisme. Il faut mesurer les résultats, supprimer ce qui ne sert plus, simplifier l’administration et consacrer l’argent public aux missions qui changent concrètement la vie des Français.
On ne peut soutenir que l’on est attaché à notre modèle social sans garantir comment nous pourrons continuer de financer les retraites, les soins et la solidarité. Si nous maintenons durablement des dépenses supérieures à nos recettes, nous accumulons une dette dont les intérêts réduisent nos moyens d’action. Les générations suivantes devront alors supporter des impôts plus élevés, une baisse des prestations et une dégradation des services publics. Refuser les réformes aujourd’hui, c’est laisser aux générations futures tout le poids des arbitrages que nous n’avons pas le courage d’assumer aujourd’hui.
L’accumulation des promesses non tenues nourrit la frustration et donc la violence
L’accumulation des promesses non tenues a fini par générer puis nourrir une frustration grandissante. Beaucoup de jeunes à qui on a fait miroiter l’accès sans sélection à l’université ont le sentiment d’avoir été floués. Beaucoup d’habitants des quartiers populaires, qui voient l’État intervenir trop peu, trop tard ou même disparaître, se sentent abandonnés. Cinquante ans de promesses déçues ont nourri la rancœur et la colère. Le RN bénéficie de ces désillusions. Il prospère sur l’usure des partis qui ont gouverné et sur une idée simple : « On a tout essayé, pourquoi pas eux ? » Le sentiment que son tour serait venu tient autant au rejet des gouvernants successifs qu’à l’adhésion à son programme.
LFI trouve aussi un terrain favorable pour capitaliser sur deux frustrations : celle de jeunes des classes moyennes inférieures confrontés au déclassement et celle de jeunes issus de l’immigration qui estiment que la promesse républicaine n’a pas été tenue. Le pari de Jean-Luc Mélenchon est de réunir ces mécontentements dans les urnes pour accéder au second tour de l’élection présidentielle.
La réponse pour sortir de cette « tenaille » RN/LFI tient dans deux engagements indissociables. Le premier est de rétablir l’ordre républicain partout, dans la légalité mais avec fermeté. Le second est de mener une réforme profonde de l’État seule à même de réduire les prélèvements qui étouffent le pouvoir d’achat, les marges de nos TPE/PME/ETI – qui emploient 70 % des actifs du privé et créent 70 % de la richesse nationale -, et aussi les agents publics sur le terrain dans les fonctions essentielles que sont l’Éducation, la Santé, la Justice, la Sécurité et la Défense.
Le courage politique ne consiste pas à promettre une société affranchie de toute contrainte, mais à expliquer les efforts nécessaires, à en répartir équitablement la charge et à offrir à chacun de véritables perspectives d’avenir. À un jeune, il faut offrir des formations exigeantes et des voies de réussite reconnues. À un habitant d’un quartier délaissé, il faut garantir la sécurité et des services publics qui tiennent dans la durée. À une personne qui demande à venir en France, il faut dès le départ fixer les règles du jeu.
L’autorité et la refondation vont de pair. L’une protège le cadre commun ; l’autre lui donne les moyens de durer. Sans autorité, les plus faibles paient le prix du désordre. Sans réforme, les générations futures paieront celui de l’inaction. La France n’a pas vocation à renoncer à son modèle social ni à se résigner à son déclin. Elle a besoin de responsables capables de dire la vérité, de trancher et d’agir. C’est toute la démarche portée par Nouvel essor français qui met sur la table un programme qui se veut le plus pragmatique et ambitieux pour le pays depuis 1958…
Stéphane Morel est ancien élève de l’ENA et Secrétaire général de Nouvel essor français.
Lien vers l’article sur le site du journal en date du 26 octobre 2026 : Réformer maintenant, éviter le chaos : un plan pragmatique pour la France.
