
La décarbonation : l’écran de fumée d’une transition écologique à repenser
Le 14 avril 2026, l’Assemblée nationale a voté la suppression des zones à faibles émissions (ZFE), par 275 voix contre 225, dans le cadre du projet de loi de « simplification de la vie économique ». Le Sénat a confirmé cette décision le lendemain, rendant la mesure définitive. Cette nouvelle volte-face législative illustre une politique écologique française profondément déséquilibrée, obsédée par la décarbonation au détriment de la préservation de la biodiversité.
Des milliards gaspillés pour décarboner une électricité déjà décarbonée…
Alors que les générations précédentes ont construit dans les années 1970 et 1980 un parc nucléaire exceptionnel, le deuxième au monde après celui des États-Unis, nos gouvernements actuels persistent à dépenser plus de 5 milliards d’euros par an, prélevés sur les factures d’électricité des Français, pour décarboner un secteur déjà décarboné à 97 %. Une aberration économique et écologique.
En effet, la production d’électricité en France repose à seulement 3 % sur des énergies fossiles, contre 29 % en moyenne dans l’Union européenne et jusqu’à 70 % dans des pays comme la Pologne. Grâce à notre mix énergétique, dominé par le nucléaire et l’hydroélectricité, nous disposons d’une électricité stable, peu chère et très peu émettrice de gaz à effet de serre (GES). Pourtant, au lieu de capitaliser sur cet héritage, l’État continue d’investir massivement dans des énergies renouvelables intermittentes, alors que des solutions comme les hydroliennes, exploitant nos courants marins et fluviaux continus, pourraient compléter intelligemment ce mix sans déstabiliser le réseau.
Fait aggravant : le marché européen de l’électricité
La situation est d’autant plus absurde que nos dirigeants ont abandonné le contrôle du prix de l’électricité aux mécanismes du marché européen. Résultat : alors que le coût de production du nucléaire historique est d’environ 65 €/MWh, les Français paient leur électricité au prix du gaz, souvent supérieur à 120 €/MWh. Pourquoi ? Parce que ce sont les centrales à gaz, bien que marginales dans notre mix, qui fixent le prix sur le marché européen où le tarif est déterminé par le coût marginal de la dernière unité produite pour satisfaire la demande.
Ainsi, 3 % de gaz dans notre production d’électricité imposent leur prix à 100 % de notre consommation. Une absurdité qui asphyxie notre tissu industriel, énergivore par nature. Comment peut-on sérieusement parler de réindustrialisation quand on étouffe nos entreprises avec des coûts énergétiques exorbitants ? La France, qui ne représente même pas 1 % des émissions mondiales de GES, se saborde elle-même.
L’Europe, championne des contradictions : écologie et libre-échange
Cette politique incohérente trouve son origine à Bruxelles où deux idéologies s’affrontent : l’écologisme et le libre-échangisme. Or, concilier capitalisme et préservation de l’environnement exige de remettre en cause le dogme du libre-échange, particulièrement en vogue depuis les années 1990. Pour réduire notre empreinte écologique, il faudrait privilégier la production locale, l’économie circulaire et les circuits courts. Pourtant, l’Union européenne négocie puis signe des accords de libre-échange à tour de bras, avec le Mercosur, mais aussi avec l’Inde, l’Indonésie ou encore le Mexique, inondant notre marché de produits fabriqués selon des normes environnementales, mais aussi sociales, bien moins strictes que les nôtres. Nous étouffons ainsi notre industrie vertueuse pour importer massivement des émissions de GES.
La biodiversité, grande oubliée de la transition écologique
Cette politique n’est pas seulement inefficace, elle est profondément déséquilibrée. Chaque année, 8 milliards d’euros sont engloutis dans les énergies renouvelables, dont plus de 5 milliards pour décarboner une électricité déjà propre, tandis que seulement 3 milliards sont consacrés à la protection de la biodiversité et de nos paysages. Pourtant, la France abrite à elle seule 10 % de la biodiversité mondiale, aujourd’hui gravement menacée, grâce à son domaine maritime, le deuxième au monde, et ses outre-mer.
Selon l’Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services (IPBES), le rythme actuel d’extinction des espèces est 100 à 1 000 fois supérieur au taux naturel. Un million d’espèces pourraient disparaître d’ici quelques décennies, un effondrement sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Les cinq extinctions massives passées, comme celle des dinosaures il y a 65 millions d’années, ont éliminé 75 % des espèces en moyenne, mais sur des milliers d’années. Aujourd’hui, ce déclin se produit en quelques siècles, voire en quelques décennies. Chacun peut en constater les effets : qui n’a pas remarqué « l’effet pare-brise », soit la diminution flagrante des insectes écrasés sur la carrosserie de son automobile lors des trajets estivaux ? Un symbole frappant de l’effondrement en cours.
Et cet effondrement est essentiellement le fait de l’empreinte de l’Homme sur l’espace animal, directement (habitat, déforestation, surpêche, braconnage) et indirectement (pollution), le réchauffement climatique n’étant qu’une cause secondaire.
La France peut et doit être le fer de lance mondial de la protection de la faune et la flore via, notamment, une coalition internationale de dépollution des plastiques des océans
Il y a urgence à agir. La France a les moyens de jouer un rôle majeur dans la protection de la biodiversité. Avec notre flotte militaire, la septième mondiale en tonnage, et surtout notre puissance maritime, incarnée par CMA CGM, troisième armateur mondial avec 650 navires et une présence dans 160 pays, nous pourrions par exemple fédérer une coalition internationale pour dépolluer les océans des plastiques. L’enjeu n’est pas seulement écologique, mais aussi sanitaire, les microplastiques représentant un risque majeur pour la santé humaine.
Changeons de paradigme avant qu’il ne soit trop tard…
La France a un rôle historique à jouer pour elle-même et pour la planète. Mais pour cela, il est impératif de revoir entièrement notre politique écologique. Il faut arrêter de gaspiller des milliards dans une décarbonation inutile et réorienter ces fonds vers la protection de la biodiversité. Il faut aussi imposer nos standards écologiques à nos partenaires commerciaux, plutôt que de subir les conséquences d’un libre-échange sans garde-fous.
« Il y a un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde. » affirmait Charles de Gaulle dans la nuit de la Seconde Guerre mondiale. Ce pacte doit désormais inclure la protection de la vie sous toutes ses formes. Le déclin n’est pas une fatalité. Le pire n’est jamais certain et le meilleur jamais acquis…
Patrice Huiban est haut-fonctionnaire et Président de Nouvel essor français.
Lien vers l’article sur le site du journal en date du 27 avril 2026 : La décarbonation : l’écran de fumée d’une transition écologique à repenser | Atlantico.fr.
