Nouvel article de Patrice Huiban dans Atlantico sur les gabegies dans les dépenses de santé en France

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Les arrêts maladie abusifs : l’arbre qui cache la mauvaise gestion du système de soins en France

À grand renfort de communication, le gouvernement français a annoncé, le 9 avril 2026, un plan centré sur le renforcement des contrôles afin de lutter contre les arrêts maladie jugés abusifs et réduire ainsi l’absentéisme. Pour Patrice Huiban, Président du jeune parti politique Nouvel essor français et formateur de candidats au concours d’accès à l’École nationale supérieure de Sécurité sociale (EN3S), ces annonces sont loin d’être à la hauteur des enjeux.

Limiter le coût des arrêts maladie commence par aligner les règles du public sur celles du privé

Si un renforcement des contrôles des arrêts maladie est nécessaire, en limiter le coût passerait déjà par un alignement des règles du public sur celles du privé, avec trois jours de carence et 90 % du salaire brut durant les trois premiers mois, soit a minima 2 Md€ d’économies.

Le déficit de l’assurance maladie représente à lui seul celui de toute la Sécurité sociale

Mais les vrais gisements d’efficience ne sont pas là. Pour endiguer le déficit chronique de l’assurance maladie — plus de 10 Md€ en 2024, soit l’intégralité du déficit agrégé des branches de la Sécurité sociale —, il faut mener d’urgence des réformes structurelles.

Pourtant, les ressources financières ne manquent pas

Contrairement à une idée répandue, le problème ne provient pas d’un manque de moyens. L’argent public afflue, mais les résultats se dégradent. Avec plus de 11 % du PIB consacré à la santé (330 Md€), la France est championne d’Europe des dépenses, devant l’Allemagne. Le diagnostic est clair : ce n’est pas un problème de financement, mais d’organisation.

Sécuriser la carte Vitale par des données biométriques

Vingt ans après son apparition et notre entrée dans l’ère du numérique, la carte Vitale reste une carte bleue publique très peu sécurisée. Contrairement au passeport ou à la carte nationale d’identité, qui nécessitent un renouvellement périodique, un face-à-face avec l’administration sur la base de pièces probantes et la collecte de données biométriques, la carte Vitale peut être obtenue par correspondance et est valable sans limite de durée.

Elle est par ailleurs utilisée sans aucune action de la part de son détenteur, si ce n’est de la confier à des professionnels de santé, lesquels seraient, selon la Cour des comptes, à l’origine de plus de 70 % du montant des fraudes à l’assurance maladie.

Conditionner le conventionnement des médecins libéraux avec l’assurance maladie

Dans les années 2000, le gouvernement a mis fin à l’obligation de garde des médecins libéraux. Ces derniers n’ont plus de véritables contreparties à apporter au conventionnement avec l’assurance maladie, qui leur assure pourtant l’essentiel de leurs revenus.

Ce conventionnement est aujourd’hui largement à sens unique. Contrairement à la logique d’un contrat classique, qui répartit de façon équilibrée les droits et les devoirs entre les parties, il n’impose plus d’obligations aux médecins libéraux en dehors du respect des tarifs conventionnels — lesquels peuvent néanmoins faire l’objet de dépassements d’honoraires via l’exercice en « secteur 2 » pour certains d’entre eux.

Cela est d’autant plus surprenant que la plupart des autres professions de santé rémunérées par l’assurance maladie — infirmiers libéraux, pharmaciens ou kinésithérapeutes par exemple — sont soumises à des contraintes d’installation et/ou de garde.

Liberté d’installation encadrée, garde aux urgences et partage des données en contrepartie d’une hausse du tarif de la consultation

Pour assurer une permanence et une meilleure répartition des soins sur l’ensemble du territoire, il conviendrait de conditionner le conventionnement des médecins libéraux à trois obligations : une interdiction d’installation en zone surdotée durant les six premières années d’exercice ; le rétablissement d’une obligation de garde à l’entrée des urgences ; et l’alimentation du dossier médical partagé « Mon espace santé ».

En contrepartie, une forte augmentation du tarif de la consultation pourrait être consentie, un passage aux urgences coûtant en moyenne 250 euros à la collectivité. Cela serait d’autant plus légitime que les médecins ne sont pas les principaux bénéficiaires des dépenses de santé, avec un tarif de consultation fixé à 30 euros, contre environ 40 euros en moyenne dans l’Union européenne. Si nos médecins parviennent à compenser cet écart, c’est en travaillant davantage que leurs confrères étrangers pour atteindre des niveaux de revenus comparables.

Le cloisonnement de l’information médicale génère gaspillage, drames sanitaires et dépendance aux acteurs étrangers

Le véritable angle mort du système réside dans le cloisonnement des données médicales. Contrairement à de nombreux pays développés, les informations de santé restent largement fragmentées. « Mon espace santé » existe, mais son utilisation demeure facultative et marginale. Conséquence : redondances, erreurs et gaspillage, soit 30 Md€ de dépenses inutiles estimées par an, environ 10 % des dépenses de soins !

Ce cloisonnement n’est pas seulement coûteux : il est aussi dangereux. Chaque année, des drames sanitaires pourraient être évités grâce à un meilleur partage de l’information, notamment aux urgences.

Dans le même temps, un autre phénomène se développe : la dispersion des données entre différents hébergeurs certifiés « hébergeur de données de santé » (HDS), sans critères de souveraineté. Résultat : une part significative de ces données est aujourd’hui traitée par des acteurs comme Amazon, Google ou Microsoft, qui les utilisent pour entraîner des intelligences artificielles qu’ils commercialiseront ensuite.

Or, ces technologies jouent déjà un rôle déterminant dans la prévention, notamment pour la détection précoce de maladies graves comme le cancer. L’enjeu dépasse donc largement la technique : il est à la fois sanitaire, économique et stratégique.

Là comme ailleurs des solutions existent pour redresser le pays, à condition de travailler ses dossiers, d’être courageux afin de négocier avec des lobbys puissants, et intègre, ce qui implique d’être habité par son pays, le servir et pas se servir, l’intérêt général étant synonyme d’intérêt national…

Patrice Huiban est haut-fonctionnaire et Président de Nouvel essor français.

Lien vers l’article sur le site du journal en date du 14 avril 2026 : Les arrêts maladie abusifs : l’arbre qui cache la mauvaise gestion du système de soins en France | Atlantico.fr.