Pourquoi Didier Deschamps réussit et nos politiques échouent ?

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Pourquoi Didier Deschamps réussit et nos politiques échouent ?

Lorsque Didier Deschamps a dévoilé la liste des 26 joueurs retenus pour la Coupe du monde 2026, jeudi soir au journal de 20 heures de TF1, l’événement avait une portée particulière : ce sera la dernière grande compétition du sélectionneur à la tête des Bleus. L’occasion surtout de mesurer l’ampleur de son bilan depuis son arrivée en 2012. Depuis cette date, l’équipe de France a soit remporté les grandes compétitions, soit été éliminée par le futur vainqueur, à l’exception de l’Euro 2021 et de la Ligue des nations 2024-2025. En combinant régularité au classement FIFA et palmarès, les Bleus sont probablement la sélection la plus performante du monde sur cette période.

Cette réussite contraste avec l’état général du pays où le pessimisme, la fragmentation et le sentiment de déclin semblent gagner du terrain année après année. Une question mérite donc d’être posée : existe-t-il, dans la méthode Deschamps, des principes transposables au redressement français ?

Le dévouement total à la mission

Didier Deschamps est habité par une idée simple : il n’existe rien au-dessus de l’équipe de France. Cette phrase, qu’il répète souvent sous différentes formes, résume une philosophie du devoir et de la mission. Chez lui, la fonction passe avant l’image, avant l’ego et parfois même avant la popularité. Deschamps ne se sert pas de l’équipe de France ; il la sert. C’est probablement ce qui frappe le plus dans son parcours. Ses qualités personnelles sont entièrement mises au service d’une cause collective. Il accepte les critiques, les polémiques et parfois l’impopularité si cela lui semble nécessaire à la réussite du groupe.

Le contraste avec une partie du personnel politique est saisissant. Aux yeux de nombreux Français, trop de responsables semblent aujourd’hui davantage préoccupés par leur carrière, leur communication ou leur survie partisane que par les intérêts supérieurs de la patrie, de la nation et de la République. Les multiples affaires politico-judiciaires, les revirements d’alliances et les repositionnements opportunistes ont profondément nourri cette défiance. Là où Deschamps donne le sentiment de tout donner pour sa mission, beaucoup de dirigeants donnent au contraire l’impression d’utiliser leur fonction comme un accélérateur de carrière ou une simple étape de pouvoir.

La culture de la gagne

L’autre grande force de Didier Deschamps réside dans sa culture de la victoire. Comme joueur puis comme entraîneur, il a développé une obsession rare : gagner. Aux critiques récurrentes sur le style parfois jugé trop prudent de l’équipe de France, il répond avec un pragmatisme désarmant : « Je ne suis pas là pour faire joli. Je suis là pour gagner ». Cette mentalité tranche avec un discours politique devenu profondément défensif, voire défaitiste. Depuis des années, les Français entendent qu’il faudrait se résigner, limiter les dégâts, accepter le déclassement ou apprendre à vivre avec moins. La France serait devenue une « puissance moyenne ». Mais qu’est-ce qu’une puissance moyenne, sinon une grande nation qui a cessé de croire en elle-même ?

Pourtant, l’Histoire enseigne exactement l’inverse. Les peuples qui gagnent sont d’abord ceux qui veulent gagner. Sans volonté politique et sans ambition collective, la cité-État d’Athènes aurait disparu face à l’immense Empire perse il y a vingt-cinq siècles. Sans audace et génie créatif, la France, représentant moins de 1 % de la population mondiale sur 650 000 km2, serait depuis des décennies derrière le Brésil, la Russie, l’Inde, l’Indonésie, etc. Et Israël, pays de moins de dix millions d’habitants, plus petit que nos Pays de la Loire, ne serait jamais devenu une puissance technologique, militaire et diplomatique majeure. Une nation décline d’abord lorsqu’elle intériorise sa propre défaite. Or, une partie du discours public contemporain semble précisément s’être installée dans la gestion du recul, de la pénurie et de l’impuissance.

Il est grand temps que nos hommes et femmes politiques redonnent de l’espoir au pays en disant à la nation que l’on va arrêter de raser les murs et de baisser la tête, que l’on va se retrousser les manches et montrer au monde ce dont le pays est capable après quelques réformes puissantes et de bon sens, tout grand pays devant se réinventer tous les 50 ou 100 ans. On attend de nos dirigeants une vision à 2045 avec une ambition très élevée, comme faire à nouveau de la France le pays le plus prospère et puissant d’Europe en doublant l’Allemagne, et la hisser sur le podium, au troisième rang mondial derrière les États-Unis et la Chine.

Le sens du collectif

Didier Deschamps possède également un sens aigu du collectif. Chez lui, l’équipe passe avant les individualités. Il ne sélectionne pas seulement les meilleurs joueurs ; il construit un groupe capable de vivre ensemble, de souffrir ensemble et de gagner ensemble. Avant la Coupe du monde 2018, il résumait sa mission ainsi : « Mon travail, c’est de faire en sorte que 23 joueurs ne fassent qu’un ». Le cas Karim Benzema illustre parfaitement cette logique. Pendant plusieurs années, Deschamps renonce à l’un des meilleurs attaquants du monde parce qu’il estime que l’équilibre du groupe est prioritaire. Puis il le rappelle lorsqu’il juge que les conditions collectives sont réunies. Cette capacité à privilégier l’intérêt supérieur de l’équipe sur les pressions extérieures est devenue rare.

En politique, les gouvernements ressemblent souvent à des assemblages tactiques de courte durée, construits selon des équilibres partisans et des calculs électoraux plus que selon une vision cohérente du pays. Les contradictions internes sont parfois flagrantes. On peut difficilement prétendre réindustrialiser la France tout en multipliant les contraintes énergétiques, foncières et réglementaires qui affaiblissent sa compétitivité. À l’inverse, Deschamps veille à ce que chacun regarde dans la même direction et remplisse une fonction complémentaire au service d’un objectif clair.

La discrétion, le travail et l’efficacité

Sa méthode repose également sur la discrétion, le travail et l’efficacité. Didier Deschamps parle peu, promet peu, mais travaille énormément. À l’heure de l’hypercommunication permanente, cette sobriété détonne. Il applique instinctivement cette maxime attribuée au cardinal de Richelieu : « Pour bien gouverner, il faut beaucoup écouter et peu parler ». Deschamps a compris une vérité simple : dans tous les domaines, les meilleurs travaillent davantage que les autres. Le talent ne dispense jamais de l’effort.

Si le général de Gaulle a pu initier un sursaut spectaculaire en 1958 en signant plus d’une ordonnance par jour pendant les six mois où il fut le dernier Président du Conseil de la IVe République, alors que la France était sous la tutelle du Fonds monétaire international (FMI), c’est parce qu’il avait préparé ce retour pendant plus d’une décennie. Sa traversée du désert entre 1946 et 1958 n’avait rien d’une retraite bucolique à La Boisserie. À titre d’exemples, le discours de Bayeux en 1946 préfigurait déjà les institutions de la Ve République ; celui de Saint-Étienne en 1948 annonçait l’intéressement et la participation, traduction concrète de la troisième voie gaullienne entre capitalisme et socialisme. Lorsqu’arrive l’heure du pouvoir, il est trop tard pour commencer à réfléchir, on est littéralement « scotchés au siège » comme dans le grand huit d’une fête foraine. C’est le temps de l’action. Or, une action efficace suppose des années de préparation intellectuelle et stratégique.

La stabilité émotionnelle

Didier Deschamps se distingue également par sa stabilité émotionnelle. Sous pression, il reste remarquablement maître de lui-même. Dans la victoire comme dans la défaite, il évite les emballements. Cette maîtrise crée un climat de confiance autour de lui. Hugo Lloris soulignait d’ailleurs après la Coupe du monde 2018 qu’il n’avait jamais vu son sélectionneur perdre son calme, même dans les moments les plus tendus, notamment quand l’équipe était menée au score. Cette sobriété contraste fortement avec une époque dominée par la réaction immédiate, la communication permanente et la tyrannie des émotions médiatiques. Le sang-froid est l’une des qualités premières du commandement.

Le pragmatisme

Didier Deschamps n’est pas un idéologue. Il adapte son système aux joueurs disponibles et à la réalité du terrain. Il a longtemps joué avec une défense à quatre avant de changer de système lorsque l’effectif le justifiait. Cette capacité d’adaptation nourrit l’image d’un manager davantage tourné vers l’efficacité que vers une doctrine figée.

En politique, dans un régime démocratique qui est celui du débat et du doute, le pragmatisme devrait être la règle, suivant en cela la célèbre citation de Napoléon Bonaparte « La haute politique n’est que le bon sens appliqué aux grandes choses ». Or, trop de responsables et de partis s’enferment dans des a priori et du « prêt-à-penser » au détriment des faits et des chiffres. À titre d’exemple, on peut citer l’entêtement à décarboner une électricité déjà décarbonée avec des milliards d’euros investis dans des éoliennes terrestres et maritimes, contresens économique, mais aussi écologique avec la pollution induite par leur construction et leur fonctionnement. On peut aussi citer la pensée selon laquelle la principale cause de la délinquance serait sociale alors que les études en France ou ailleurs démontrent qu’elle est avant tout éducative. On peut aussi penser au dogme du libre-échange et de la libre concurrence qui heurte aujourd’hui frontalement l’impératif de développement durable qui nécessite de la sobriété, et surtout le retour à une consommation locale au-delà du seul critère du prix.

La culture de la responsabilité et la proximité

Après une défaite, Didier Deschamps assume. Après une victoire, il met le groupe en avant.

À l’issue de la défaite en demi-finale de l’Euro 2024 contre l’Espagne, il déclare : « Je ne vais pas chercher d’excuses. On a nos responsabilités. Moi le premier ». Après la sortie inattendue et très prématurée de la France en huitième de finale de l’Euro en juin 2021 face à la Suisse après une séance de tirs aux buts, il explique « Je suis le premier responsable. C’est à moi de trouver les solutions. On a manqué de maturité pour gérer la fin de match, et c’est mon rôle de sélectionneur de préparer l’équipe à ces situations ».

A contrario, le titre de champion du monde 2018 est, pour Didier Deschamps, « celui de tout le groupe. Les joueurs ont été incroyables, du premier au dernier. C’est ça, la force de cette équipe : personne n’est au-dessus du collectif. » Il ajouta « Je suis fier d’eux, mais c’est eux qui ont fait ça. Moi, je ne suis que le sélectionneur. Le mérite revient aux joueurs, à leur mental, à leur abnégation. »

Par son sens des responsabilités, son humilité et sa proximité avec ses joueurs, Didier Deschamps applique parfaitement ce conseil de Montesquieu « Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être un si grand génie ; il ne faut pas être au-dessus des hommes, il faut être avec eux. » On est bien loin des propos du Président de la République au début de son mandat estimant qu’« Une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ».

Le sursaut national passera par une nouvelle génération de décideurs imprégnés de ces principes et valeurs

Le redressement français ne viendra ni d’un nouveau slogan ni d’une énième stratégie de communication de la part de ceux qui ont échoué car on ne pourra jamais résoudre les problèmes avec ceux qui les ont créés. Il viendra d’une nouvelle génération de dirigeants capables de remettre au cœur de l’action publique le sens de la mission, l’intérêt collectif, le travail, la responsabilité, le pragmatisme, le sang-froid, une profonde affection des Français mêlée à une grande ambition nationale. Autrement dit, des responsables davantage tournés vers les grands courants de fond de l’Histoire que vers l’écume médiatique.

C’est peut-être là, finalement, la plus grande leçon de Didier Deschamps.

Patrice Huiban est haut-fonctionnaire et Président de Nouvel essor français.

Lien vers l’article sur le site du journal en date du 18 mai 2026 : Pourquoi Didier Deschamps réussit et nos politiques échouent ? | Atlantico.fr.