
Réformer le financement de la protection sociale permettrait à la France de combiner solidarité, compétitivité et souveraineté
La protection sociale est l’une des plus grandes conquêtes de notre histoire. Elle protège chacun face à la maladie, à la vieillesse, au chômage ou aux accidents de la vie. Le but n’est pas de l’affaiblir, mais de lui donner un financement plus juste, plus solide et mieux adapté à l’économie du XXIᵉ siècle. L’enjeu est colossal car son financement représente 900 milliards d’euros par an, soit plus de la moitié des quelque 1 700 milliards d’euros de dépenses publiques annuelles en France.
Aujourd’hui, notre modèle social demeure encore majoritairement financé par les cotisations assises sur les salaires. Ce choix était cohérent à la Libération, lorsque l’essentiel de la richesse nationale provenait du travail salarié. Il l’est beaucoup moins aujourd’hui.
Notre économie a profondément changé. Les revenus du patrimoine, les revenus financiers, les retraites, les revenus des indépendants, les bénéfices des entreprises, la consommation et les produits importés occupent désormais des parts relatives bien différentes dans la création de richesse. Pourtant, c’est toujours le travail qui supporte plus de 50 % du financement de notre modèle social, part bien plus importante que dans les autres pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ou de l’Union européenne (UE).
Résultat : tout le monde y perd. Les salariés voient leur salaire net comprimé, les entreprises supportent un coût du travail élevé et notre économie perd en compétitivité.
Le travail ne doit plus être le principal financeur
La France est ainsi le pays où les prélèvements sur le travail sont les plus élevés. Le coût total d’un salarié est, en dehors des baisses de charges sur les bas salaires, très supérieur au salaire net qu’il perçoit. Cette situation pèse sur les embauches, limite les augmentations salariales et réduit la compétitivité de nos entreprises, notamment face à des concurrents qui financent davantage leur protection sociale par l’impôt ou par une assiette plus large.
L’objectif doit donc être clair : diminuer fortement les cotisations sociales pesant sur le travail afin d’augmenter le salaire net, réduire le coût du travail et favoriser l’emploi.
Cette réforme ne consiste pas à réduire les ressources de notre système social, mais à les répartir différemment.
Faire contribuer tous les revenus
La création de la contribution sociale généralisée (CSG) par Michel Rocard en 1991 a constitué une première évolution majeure. Pour la première fois, le financement de la protection sociale ne reposait plus exclusivement sur les salaires, mais sur une assiette beaucoup plus large. Cette logique mérite aujourd’hui d’être poursuivie.
Parce qu’elle touche presque tous les revenus du pays hors minima sociaux (les revenus d’activité, du patrimoine, financiers, les pensions de retraite, les allocations chômage, etc.), la CSG permet de faire contribuer l’ensemble du pays à la solidarité nationale.
Faire contribuer les produits importés
La deuxième évolution consiste à transférer une part plus importante de son financement vers la TVA. Le principe est simple : une partie des cotisations sociales est remplacée par une augmentation limitée de la TVA, hors taux réduits sur les produits de première nécessité. Ce mécanisme présente plusieurs avantages.
D’abord, les produits importés participeraient davantage au financement de notre protection sociale. Aujourd’hui, ils ne supportent pas les cotisations sociales françaises, contrairement à la production nationale.
Ensuite, les entreprises exportatrices bénéficieraient de la baisse des cotisations sans supporter la TVA sur leurs ventes à l’étranger, puisque les exportations en sont exonérées. Ce transfert peut donc améliorer leur compétitivité-prix ou augmenter l’investissement par l’augmentation de leurs marges, toutes choses égales par ailleurs.
Enfin, le financement reposerait davantage sur la consommation globale, dont celle de nos 100 millions de touristes annuels qui dépensent chaque année sur notre territoire plus de 70 milliards d’euros, que sur le seul facteur travail.
Une réforme qui peut renforcer notre compétitivité
De nombreux pays européens ont progressivement diversifié le financement de leur système social. L’Allemagne a ainsi engagé plusieurs réformes visant à alléger le coût du travail tout en faisant davantage appel à des recettes fiscales. Les pays nordiques financent depuis longtemps une part importante de leur protection sociale par l’impôt. La France elle-même a déjà emprunté cette voie avec la création précitée de la CSG et les nombreux allégements de cotisations sociales intervenus depuis trente ans.
Cette réforme s’inscrit dans cette continuité : adapter les modalités de financement plutôt que remettre en cause le niveau de protection.
Un pouvoir d’achat augmenté
Une telle réforme ne peut réussir que si elle protège les ménages. Pour les actifs, la première conséquence serait immédiate : une hausse du salaire net.
Cette augmentation résulterait d’une baisse très importante des cotisations salariales induite par un transfert en direction de la TVA et surtout de la CSG – il y a encore plus de 400 € de cotisations salariales sur un SMIC -, tandis qu’une baisse, plus mesurée, des cotisations patronales allégerait le coût du travail.
Une réforme synonyme de souveraineté économique
Au-delà de ses effets économiques, cette réforme est aussi un choix de souveraineté.
La France ne peut durablement financer sa protection sociale majoritairement par le travail alors qu’elle importe une part de plus en plus importante des biens qu’elle consomme et que sa richesse provient de sources de plus en plus diversifiées.
Faire contribuer davantage l’ensemble des revenus et la consommation revient à mieux répartir l’effort national tout en donnant davantage de marges de manœuvre à nos entreprises pour investir, innover, produire en France et créer des emplois.
Une protection sociale modernisée
La question n’est pas de choisir entre solidarité et compétitivité. La véritable question est de savoir comment assurer durablement les deux.
En transférant une part majeure des cotisations sociales vers la CSG et la TVA, la France ferait évoluer un modèle conçu pour l’économie des années 1940 vers un financement adapté aux réalités du XXIᵉ siècle.
L’ambition est simple : préserver notre protection sociale en cessant de faire peser ses ressources principalement sur ceux qui travaillent, parce que la solidarité nationale doit être financée par la richesse du pays dans toute sa diversité.
Patrice Huiban est haut-fonctionnaire et Président de Nouvel essor français.
Lien vers l’article sur le site du journal en date du 23 août 2026 : « Réformer le financement de la protection sociale permettrait à la France de combiner solidarité, compétitivité et souveraineté » – Les Echos.
