
Crise budgétaire : comment récupérer plus de 100 milliards d’euros sans punition collective
La facture est salée et le sujet n’est plus tabou. À l’approche des débats sur le projet de loi de finances (PLF) 2027, la dérive des finances publiques — longtemps cachée ou minorée par les gouvernements successifs — éclate au grand jour. Le paradoxe est saisissant : la France est championne ou vice-championne de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et de l’Union européenne (UE) en matière d’impôts, de taxes et de cotisations sociales. Et pourtant, ces prélèvements records ne couvrent que les deux tiers des dépenses. L’État s’endette pour payer ses factures, pendant que des services publics essentiels déclinent.
Concrètement, imaginez un ménage qui gagne 3 500 euros et en dépense 5 000, avec des prêteurs extérieurs à son cercle capables d’envoyer l’huissier chaque jour et de ponctionner son épargne. Si la spirale n’est pas enrayée rapidement, c’est le scénario grec qui guette : une mise sous tutelle financière par Bruxelles, voire par le Fonds monétaire international (FMI), avec un gel d’une partie des 6 000 milliards d’euros d’épargne des Français pour couvrir les 3 500 milliards d’euros de dette publique. Autrement dit : des retraits au guichet plafonnés chaque jour, le temps de remettre de l’ordre dans les comptes de la nation.
Pourtant, des marges de manœuvre existent, à condition d’ouvrir le capot de l’action publique, d’identifier les fuites et de serrer les boulons là où il le faut. Baisser de 10 % la dépense publique, soit 160 milliards d’euros par an, est largement atteignable. Revenir simplement dans la moyenne de l’UE à 27 en matière de dépenses publiques — 49,5 % du PIB contre 57,2 % pour la France en 2025, soit un écart de 7,7 points — représenterait un effort de plus de 200 milliards d’euros !
Près de 50 milliards d’euros à court terme
Premier geste : rapprocher les règles du public et du privé en matière d’arrêts maladie de courte durée, en alignant les jours de carence sur ceux du privé (3), en sus du taux de remplacement du salaire, déjà ramené de 100 % à 90 % dans l’administration en 2025, soit la moyenne du secteur privé. Gain : 300 millions d’euros, et davantage à terme grâce à la baisse de l’absentéisme.
Deuxième piste : cibler davantage les 13 milliards d’euros d’aide publique au développement (APD) versés en 2025, dont les trois quarts prennent la forme de dons, en supprimant les versements qui ne se justifient plus au regard du développement du pays bénéficiaire, de notre situation budgétaire et de nos choix diplomatiques : la Turquie, l’Inde, l’Algérie, l’Afrique du Sud, le Brésil, le Mexique ou l’Afghanistan, par exemple. Gain : a minima 1,5 milliard d’euros.
Autre chantier massif : les près de 2 300 aides et dispositifs destinés aux entreprises, qui pèsent entre 100 et 150 milliards d’euros hors prêts. Les supprimer en diminuant d’autant les prélèvements obligatoires rapporterait environ 4 milliards d’euros en frais de gestion, sans compter le choc de compétitivité qu’engendrerait cette simplification de l’environnement normatif, et donc des rentrées fiscales additionnelles à terme. En effet, 70 % de ces aides sont captées par les grands groupes qui ont les compétences administratives et juridiques pour remplir les CERFA, au détriment de nos TPE/PME/ETI qui génèrent pourtant 70 % de notre PIB et rassemblent 70 % des actifs du secteur privé, soit le cœur de notre réacteur économique.
Également dans le viseur, la suppression des aides publiques à l’éolien terrestre et maritime, jugées contre-productives écologiquement comme économiquement, pour un gain de 2 milliards d’euros.
Côté UE, la France pourrait aussi négocier un rabais sur sa contribution au budget de l’Union, à l’image de l’Allemagne, de l’Autriche, du Danemark, des Pays-Bas ou encore de la Suède. Sa participation globale est passée de 18,1 milliards d’euros en 2017 à 27 milliards en 2025, soit + 50 %, sans motif crédible. Gain : 3 milliards d’euros.
Sur le front des subventions publiques, les limiter aux organismes à but non lucratif reconnus d’utilité publique, d’utilité sociale, et aux associations sportives uniquement si elles sont affiliées à des fédérations nationales rapporterait 10 milliards d’euros sur les 23 milliards versés chaque année par l’État et les collectivités locales.
Les aides sociales constituant le principal gisement de rationalisation, harmoniser les règles en subordonnant à une résidence régulière et stable en France depuis au moins dix ans, dont les deux dernières de manière continue, ainsi qu’au respect de conditions d’ordre public définies par la loi, le bénéfice des prestations non contributives (i.e. sans cotisation préalable, essentiellement le RSA socle, le minimum vieillesse, les allocations familiales, et les aides au logement). Gain : 10 milliards d’euros.
Si la baisse massive et la rationalisation des dépenses doivent constituer l’essentiel des économies budgétaires, un effort ciblé dans une logique d’équité pourrait être envisagé pour redresser la situation.
Les actifs seraient ainsi mis à contribution, mais de façon relativement indolore : supprimer le 15 août, jour férié tombant en plein congé estival pour la plupart des Français, rapporterait a minima 2 milliards d’euros. Les retraités soumis à l’impôt sur le revenu devraient aussi participer à l’effort : la suppression de l’abattement forfaitaire de 10 % des ressources imposables, dépourvu de réelle justification, rapporterait 5 milliards d’euros.
Toujours dans un souci d’équité, la protection sociale universelle relevant de la solidarité nationale, il serait plus juste d’aligner les taux réduits de CSG sur le taux de droit commun de 9,2 % plutôt que de baisser les remboursements des consultations et d’augmenter les franchises médicales, et ce, d’autant que la CSG touche tous les revenus sauf les minimas sociaux. Gain : 12 milliards d’euros.
72 milliards d’euros à moyen terme
Dans le secteur audiovisuel public, la carte serait redessinée en privatisant France Télévisions pour ne conserver que des opérateurs apportant une vraie plus-value par rapport aux médias privés — Arte, LCP, FR3 en région, les stations de Radio France, l’INA — et en fusionnant l’audiovisuel extérieur (France 24, RFI, TV5 Monde) dans une BBC à la française. Gain : 2 milliards d’euros.
Côté santé, l’idée serait de rééquilibrer l’offre de soins entre la ville et l’hôpital en faisant un pacte avec les médecins. En contrepartie d’une consultation classique portée à 40 euros (moyenne UE, en sachant que chaque passage aux urgences coûte entre 200 et 250 euros à la collectivité) et sous peine de déconventionnement avec l’assurance maladie :
- encadrer leur liberté d’installation pendant les premières années d’exercice (interdire l’installation initiale dans les zones surdotées comme les pharmaciens, les infirmiers libéraux ou les kinésithérapeutes pour lesquels il n’existe pas ou peu de « déserts ») ;
- remplir le dossier médical partagé (« Mon espace santé ») tant en ville qu’à l’hôpital ;
- rétablir une obligation de garde pour les médecins de ville à l’entrée des urgences ;
- sécuriser la carte Vitale, carte bleue publique sans même un code secret, via une authentification biométrique à chaque paiement ;
- numériser 100 % des ordonnances.
Les gains seraient colossaux : une diminution des prescriptions médicales superflues (jusqu’à 30 % !) par le partage des données de santé entre praticiens (30 milliards d’euros), moins de fraudes et d’erreurs par la sécurisation de la carte Vitale ainsi que la transmission numérique de 100 % des ordonnances (10 milliards d’euros), soit un total de 40 milliards d’euros, sans compter des milliers de drames sanitaires évités !
Au niveau de l’organisation territoriale, deux tabous tomberaient. Tout d’abord avec la suppression des conseils départementaux, qui sont pour l’essentiel des boîtes aux lettres d’aides sociales nationales, au profit d’une déclaration sociale unique gérée par les CAF avec des contrôles a priori à partir des données, à l’image de l’administration fiscale. Le gain serait d’environ 15 milliards d’euros, entre une bonne part des 20 milliards d’euros de frais de gestion des conseils départementaux et la forte baisse des erreurs comme des fraudes. Ensuite, avec la suppression des établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) à fiscalité propre en contrepartie d’un regroupement des communes, 19 000 sur 35 000 ne dépassant pas 500 habitants, ce qui représente un gain potentiel de 10 milliards d’euros, soit environ 50 % de leurs frais de fonctionnement, des moyens étant réaffectés dans les nouvelles communes.
Enfin, dernier symbole de la déferlante administrative à rationaliser : la suppression d’un quart des près de 1 200 “satellites” de l’État comme, par exemple, l’ANACT, les GRETA, le CESE et les CESER, l’APEC, l’ANAP, la HAS, l’ANCOLS, l’ANCT, le Centre Inffo, le LADOM, les versements publics au réseau des CCI, l’ODEADOM, l’IRD, les ARS, le CLEISS, ou encore le Conseil national du bruit (!). Gain : un maximum de 5 milliards d’euros, les coûts étant très hétérogènes entre les agences et des commissions essentiellement composées de bénévoles.
Réduire la dépense, ce n’est pas punir : c’est choisir !
Au total, ces mesures montrent qu’il existe une autre voie que la hausse permanente des impôts, des cotisations et des franchises : celle du courage dans les choix et de la responsabilité dans la gestion. Il ne s’agit pas de demander toujours plus aux Français, mais de demander enfin à la puissance publique de faire mieux avec ce qu’elle prélève déjà.
Plus de 100 milliards d’euros d’économies ne sont donc pas un horizon inaccessible. C’est un objectif qui suppose de s’attaquer aux doublons, aux dispositifs devenus illisibles, aux structures qui se superposent et aux dépenses dont l’efficacité n’est plus démontrée. L’enjeu n’est pas de réduire aveuglément l’action publique, mais de la recentrer sur ce qu’elle doit réellement garantir : la santé, l’éducation, la justice, la sécurité, la défense et la préparation de l’avenir.
Moins de bureaucratie, moins de gaspillage, moins de dette signifient davantage de pouvoir d’achat, davantage d’efficacité et, surtout, davantage de confiance dans l’avenir… Il n’y a aucune fatalité au déclin de la France. Le pire n’est jamais certain et le meilleur jamais acquis. Une réforme puissante et ciblée de la sphère publique constitue le nœud gordien du sursaut français…
Patrice Huiban est haut-fonctionnaire et Président de Nouvel essor français.
Lien vers l’article sur le site du journal en date du 28 septembre 2026 : Crise budgétaire 2027, comment économiser 100 milliards sans punition collective.
