Tribune dans Atlantico à la suite du saccage de l’expo “Vivre ensemble” de Yann Arthus-Bertrand

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Pas de vivre ensemble sans faire nation

Yann Arthus-Bertrand découvre, le 7 mai au matin, les décombres de son exposition « Vivre ensemble ». Une centaine de panneaux photos, symboles de la diversité et de la richesse humaine de la France, gisent au sol, vraisemblablement renversés par des « supporters » du PSG après la qualification du club pour la finale de la Ligue des champions. Le symbole est accablant : une œuvre dédiée à l’unité et à la fraternité piétinée. Le réel, brutal, rappelle à ceux qui l’avaient oublié que la diversité sans unité n’est qu’un leurre, un prélude à la division.

La diversité sans unité, c’est la division

Yann Arthus-Bertrand et son exposition incarnent l’échec d’une pensée post-soixante-huitarde où l’individu prime sur le collectif, où la diversité est devenue une fin en soi au détriment des valeurs et symboles communs ringardisés. Dans cette vision, chacun non seulement peut, mais doit affirmer ses différences, jusqu’à ce que la société ne soit plus qu’un archipel de communautés juxtaposées, sans ciment ni projet partagé.

Sans valeurs communes puissantes, il n’y a qu’un pas entre la diversité et la division, une défiance prélude à la violence… Il ne faut pas être docteur en sociologie pour savoir que tout groupe humain, du club de sport à la nation en passant par le collectif de travail, a besoin de repères puissants pour fédérer les énergies et faire des individualités aux profils divers des atouts pour le groupe, et non des ferments de dissensions.

À sa décharge, cette génération de « déconstructeurs », en vogue depuis les années 1980, a naïvement pensé que la République, en particulier la IIIᵉ, « avait fait le boulot », que l’unité du pays était acquise, qu’il fallait maintenant laisser les individualités s’exprimer, trop longtemps étouffées par une société patriarcale et verticale, où la citoyenneté française « universelle » signifierait uniformité. Il est vrai que la France est le seul exemple réussi au monde où l’État a fait la nation, et non l’inverse. Quel point commun initialement entre un Breton, un Basque, un Polynésien, un Antillais, un Corse et un Alsacien ? Grâce à ce miracle, la France est encore aujourd’hui à la fois le pays le plus uni et le plus divers d’Europe, un véritable trésor vivant qui fait de notre pays la première destination touristique mondiale.

Le patriotisme et la langue, ciments de l’unité nationale

Ce miracle français, combinant à merveille unité et diversité, a été permis par deux leviers fondamentaux : des mythes fondateurs et la diffusion de la langue française.

La IIIᵉ République fut la principale artisane de ce miracle par l’école obligatoire, instaurée à partir de 1882, qui a diffusé une histoire commune magnifiée à travers le fameux « Petit Lavisse », bible du roman national, et la diffusion de la langue française dans les moindres recoins du pays. Notre langue nous semble aujourd’hui si naturelle et ancrée alors que seulement 20 % des Français la pratiquaient couramment en 1860 ! Même en 1914, plus de trente ans après l’instauration de l’école obligatoire, environ 50 % des soldats mobilisés ne comprenaient pas ou ne parlaient pas le français. Il a fallu attendre l’entre-deux-guerres pour que le français commence à être parlé dans les cafés de Bretagne, par exemple.

Si cette unification à marche forcée ne s’est pas faite sans une certaine violence légale, elle nous a sans aucun doute évité la dislocation du pays, ou au moins des tensions très fortes, à l’image du référendum sur l’indépendance de la Catalogne en 2017, organisé par Barcelone et considéré comme illégal à Madrid. On ne peut pas faire partie du même ensemble politique, de la même nation, sans parler la même langue et partager un même imaginaire. On ne peut pas penser français, rêver français sans parler français et ressentir des émotions partagées, la langue véhiculant un schéma de pensée. Pour autant, comme évoqué plus haut, cela ne signifie pas uniformité, bien au contraire. À l’image des poupées gigognes, la grande poupée bleu-blanc-rouge renferme d’autres poupées aux différentes couleurs chatoyantes qui la nourrissent et participent à sa beauté, à sa grandeur.

Le patriotisme français est donc plus que jamais légitime et nécessaire, au moment où le pays se fracture, d’autant plus qu’il n’est historiquement pas étriqué ni renfermé sur des critères ethniques. C’est toute la controverse du XIXᵉ siècle, au moment où se forment les nations, qui rejaillit entre la conception française, incarnée par Ernest Renan, et la conception allemande, portée par Johann Gottlieb Fichte. Pour la première, il s’agit avant tout d’une volonté de vivre ensemble, d’un plébiscite de tous les jours, « avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore », quelles que soient nos origines et nos croyances. Pour la seconde, la nation est essentialisée, fondée sur des critères ethniques, la culture et les traditions germaniques, ce qui a donné naissance au pangermanisme, aux funestes conséquences au XXᵉ siècle. Cette opposition et cette tension vers l’universel de la conception française sont magnifiquement incarnées par la citation de l’écrivain Romain Gary : « Le patriotisme, c’est l’amour des siens. Le nationalisme, c’est la haine des autres », ou encore par celle prêtée au révolutionnaire girondin Jacques-Pierre Brissot : « Un patriote français est un patriote universel, car la patrie commence avec la liberté, et la liberté dépasse la France. »

Dans le contexte actuel, le patriotisme n’est donc plus une option, mais une ardente obligation afin d’éviter une fragmentation accrue de la société, antichambre d’affrontements d’ampleur, voire de guerre civile plus ou moins larvée.

La violence chez les jeunes : un problème avant tout éducatif

Contrairement aux idées reçues, il n’existe pas de lien systématique entre pauvreté et délinquance. Preuve en est : les Ardennes et la Nièvre, parmi les vingt départements les plus précaires de France, avec un taux de pauvreté supérieur à 20 % et un chômage dépassant les 10 %, figurent aussi parmi les vingt départements les plus sûrs.

Autre exemple frappant : la délinquance a fortement augmenté dans les pays développés dans les années 1960, alors qu’ils connaissaient une croissance économique sans précédent. À l’inverse, la crise financière de 2008 n’a pas provoqué d’explosion criminelle aux États-Unis où la tendance à la baisse entamée dans les années 1990 s’est même poursuivie.

L’erreur serait de croire que le social suffit à régler le problème. Lionel Jospin l’a reconnu en mars 2002 : « J’ai péché par naïveté en pensant que la baisse du chômage réduirait automatiquement l’insécurité. » La preuve est faite : la violence chez les jeunes a des causes bien plus éducatives que sociales ou économiques.

Refaire de l’école le creuset de l’unité nationale

Pour enrayer la fragmentation, l’école doit donc redevenir le cœur battant de la République. En effet, notre système éducatif, coûteux avec une dépense supérieure à la moyenne de l’OCDE et très inégalitaire, échoue à jouer ce rôle. La France est ainsi l’un des trois pays développés où l’origine socio-professionnelle des parents pèse le plus sur la réussite scolaire.

Pour relever ce défi, notre éducation doit redevenir nationale avec la maîtrise des fondamentaux, dont l’histoire commune et la langue, la barbarie naissant du barbarisme.

Pour cela, il faut d’abord retirer les programmes scolaires de l’emprise des syndicats et des alternances politiques en les confiant à l’Institut de France et à ses cinq académies, appuyés par une centaine d’enseignants tirés au sort par cycle.

Il faut ensuite remettre des moyens dans l’école primaire, où tout se joue. Un élève qui « rate » ce cycle est presque systématiquement condamné à subir son parcours scolaire. Or, si nous consacrons globalement plus de moyens que nos voisins à l’éducation au regard de notre richesse nationale, la répartition se fait au détriment du primaire où nous dépensons beaucoup moins par élève en moyenne.

Mais revoir les programmes et rééquilibrer les moyens ne suffisent pas. Il faut aussi refaire de l’école un sanctuaire, étanche aux influences religieuses et sectaires, mais aussi aux influences de classe, en mettant fin aux devoirs à la maison où les inégalités jouent à plein dans un moment fondamental de la construction du citoyen. Les devoirs doivent être faits dans l’établissement avec des cours de soutien obligatoires pour les élèves en difficulté, en primaire, mais aussi en début de collège. Il faut également remettre des thermomètres dans le système, tant du côté de l’évaluation des enseignants que des élèves, avec des examens hors contrôle continu en CM2, en 3ᵉ et en Terminale.

Éloigner les NEETs de leur environnement défavorable

L’endiguement de la violence par l’éducatif passe aussi par les quartiers dits sensibles, de véritables ghettos via la carte scolaire qui concentre les élèves des milieux populaires dans les mêmes établissements. Il faut supprimer cette obligation administrative, contournée par les initiés, en lui substituant un taux de boursiers identique dans tous les établissements publics et privés sous contrat avec l’État avec, au centre, les parents comme décisionnaires.

Mais au-delà, il s’agit de prendre en charge, dans la durée, les jeunes qui ne sont ni en emploi, ni à l’école, ni en formation, les fameux NEETs (de l’acronyme anglo-saxon pour Not in Education, Employment, or Training), en les extrayant dans la durée de leur milieu défavorable pour les placer dans des internats à la discipline stricte, à l’image des internats de réinsertion scolaire ou des centres EPIDE. Et pour ceux qui ont été condamnés, qui sont sous main de justice, il faudrait recréer les Jeunes en Équipe de Travail (JET), soit des peines alternatives à la prison avec un encadrement militaire, notamment de réservistes et d’anciens militaires, beaucoup plus efficaces et moins coûteuses que l’incarcération. En traitant ce profil de jeunes, on pacifie d’emblée de nombreux quartiers, quelques dizaines de personnes « pourrissant » souvent la vie de milliers d’individus.

Conditionner les aides sociales au respect de critères éducatifs

Enfin, la violence et la délinquance étant de façon disproportionnée le fait de populations peu intégrées, il faut conditionner de façon systématique, comme le font déjà certaines communes pour les dispositifs qui les concernent, les aides sociales à la maîtrise du français et, suivant les cas, à des appuis en matière de parentalité comme de gestion financière.

L’espoir…

Il devient impérieux de reformer des citoyens car la démocratie, régime du débat, suppose des individus qui maîtrisent une même langue et qui ont le sentiment, derrière leurs divergences socio-économiques et politiques, de partager un même destin et de regarder, au moins de temps en temps, ensemble dans la même direction. Quel point commun entre un trader et un chômeur non qualifié, que tout oppose au quotidien, si ce n’est le fait d’être français ?

Des solutions existent bel et bien pour redresser le pays. Le temps presse. Les partis politiques disposent de moins d’un an pour proposer un plan crédible en vue de 2027. Nouvel essor français, qui travaille depuis plusieurs années à un projet pour la France qui se veut le plus ambitieux depuis 1958, se tient à leur disposition.

Patrice Huiban est haut-fonctionnaire et Président de Nouvel essor français.

Lien vers l’article sur le site du journal en date du 11 mai 2026 : Pas de vivre ensemble sans faire nation | Atlantico.fr.