
Crise des lycées ou la nouvelle trahison des clercs : quand les élites renoncent à transmettre
La crise que traversent aujourd’hui les lycées en France ne saurait se réduire à la dégradation des conditions d’enseignement ou aux difficultés croissantes du métier de professeur. Elle révèle une crise plus profonde, tenant au sens même à donner à l’institution scolaire : transmettre des savoirs, former des esprits libres et construire une culture commune.
Il est parfois des trahisons qui ne prennent pas la forme d’une décision spectaculaire, mais celle d’une longue succession de renoncements, lesquels s’installent silencieusement, au fil des décennies, jusqu’à rompre le pacte entre les générations.
C’est pourtant sur ce pacte que repose toute société. Chaque génération reçoit un héritage qu’elle n’a pas créé : une langue, une histoire, des œuvres, des connaissances, des droits, mais aussi des devoirs. Cet héritage peut être critiqué, enrichi, transformé. Mais renoncer à le transmettre constitue une trahison.
Or, une partie de nos élites semble avoir progressivement substitué à l’exigence de transmission le culte de l’instant, à l’autorité la peur de déplaire et à la méritocratie l’illusion d’une égalité sans effort. Alors que jamais la jeunesse n’a disposé d’autant d’informations, jamais sa formation intellectuelle, morale et civique — celle qui lui aurait permis de les assimiler — n’a semblé aussi négligée.
La trahison des élites : de l’héritage au privilège
Dès 1995, dans La Révolte des élites et la trahison de la démocratie, Christopher Lasch décrivait le détachement progressif des élites à l’égard de leurs communautés nationales. Devenues mobiles, mondialisées et protégées des contraintes ordinaires, elles risquaient, selon lui, de perdre le sentiment de leurs obligations envers la société dont elles étaient issues.
Cette analyse éclaire la responsabilité de nos classes dirigeantes. Une élite ne se définit pas seulement par les avantages qu’elle possède, mais aussi et surtout par les devoirs qu’elle accepte, au premier rang desquels celui de former ceux qui lui succéderont. La question n’est pas de condamner indistinctement les élites, mais de comprendre pourquoi tant d’adultes — parents, enseignants, dirigeants — éprouvent aujourd’hui des difficultés à assumer leur responsabilité première : transmettre.
Hannah Arendt : une génération n’a pas le droit d’abandonner la suivante
En 1958, dans La Crise de l’éducation, Hannah Arendt rappelait que les enfants arrivent dans un monde qui les précède, dont ils ne connaissent ni les règles, ni l’histoire, ni les œuvres, ni les institutions. C’est aux adultes qu’il appartient de les y introduire.
Éduquer ne signifie pas imposer la reproduction servile du passé, mais donner aux jeunes les moyens de comprendre le monde pour pouvoir ensuite le transformer. Sans héritage, il n’existe pas de véritable capacité de rupture : on ne peut pas dépasser ce que l’on ignore.
Le véritable abandon de la jeunesse commence lorsque les adultes renoncent à assumer leur responsabilité d’adultes. Lorsque les parents n’osent plus poser de limites, que les enseignants ne sont plus soutenus dans leur mission et que les institutions hésitent à affirmer la valeur des savoirs qu’elles ont pour vocation de transmettre. Ce n’est pas alors la liberté des jeunes qui progresse, mais leur vulnérabilité qui s’accroît. Livrée à elle-même, privée de repères intellectuels et culturels solides, la jeunesse ne s’émancipe pas : elle devient plus dépendante des injonctions du marché, plus exposée aux manipulations idéologiques et politiques, plus captive dans ses appartenances sociales, culturelles ou communautaires.
Sous couvert de respecter son autonomie, on la prive précisément des instruments qui lui permettraient de conquérir sa liberté. Car transmettre n’est pas imposer une soumission : c’est donner à chacun les moyens de s’arracher aux déterminismes de sa naissance, de penser par lui-même et de ne pas être condamné à demeurer prisonnier de son milieu d’origine.
La crise des savoirs : quand l’école renonce à instruire
En 1987, dans son ouvragetraduit en français sous le titre L’Âme désarmée, l’auteur américain Allan Bloom dénonçait l’affaiblissement de la culture générale et la montée d’un relativisme intellectuel qui, sous couvert d’ouverture d’esprit, risquait de priver les nouvelles générations des repères nécessaires à l’exercice d’un jugement libre.
Dans son récent ouvrage La France corps et âme (2026), Natacha Polony prolonge sa critique de l’affaiblissement de la transmission scolaire et culturelle. Face à une conception de plus en plus utilitariste de l’éducation, qui tend à privilégier l’acquisition de compétences immédiatement mobilisables au détriment des savoirs, elle défend la nécessité de transmettre une langue, une histoire et une culture communes, conditions essentielles de l’émancipation individuelle et de la cohésion nationale. Cette exigence s’inscrit dans une réflexion plus large sur la responsabilité des générations présentes envers celles qui leur succéderont. Comme elle l’écrit : « Notre pays n’est pas un souvenir, c’est une promesse. » La transmission ne consiste donc pas seulement à préserver un héritage, mais à donner aux nouvelles générations les moyens intellectuels et culturels de construire librement leur avenir.
La mission de l’école républicaine était précisément de donner à chaque enfant, indépendamment de son origine sociale, les instruments de cette liberté intellectuelle. L’école ne doit pas seulement apprendre à trouver des réponses. Elle doit apprendre à poser les bonnes questions, à distinguer le vrai du faux et à résister aux évidences trompeuses. À l’heure de l’intelligence artificielle, cette exigence de transmission devient plus décisive que jamais. Les machines produisent désormais textes, images et raisonnements apparents à une vitesse vertigineuse. Pourtant, l’accès immédiat à une réponse ne garantit ni sa compréhension, ni sa justesse, ni la capacité de la discuter. Comme le souligne l’OCDE dans un rapport de 2026[1], les élèves doivent apprendre à penser sans IA générative avant d’apprendre à formuler des requêtes. Une jeunesse privée de savoirs solides risque ainsi de devenir intellectuellement dépendante des instruments mêmes qui prétendent accroître son autonomie. Le véritable enjeu éducatif n’est donc pas d’apprendre aux jeunes à obtenir des réponses, mais de leur donner les moyens de les comprendre, de les vérifier et, surtout, de les contester.
La fausse monnaie scolaire et l’effacement du mérite
Lorsque Jean-Pierre Chevènement fixa, en 1985, l’objectif de conduire 80 % d’une génération au niveau du baccalauréat, son ambition était d’élever massivement le niveau de formation du pays, non de distribuer des diplômes indépendamment des connaissances acquises. Toute la difficulté apparut lorsque la progression du nombre de diplômés ne fut pas accompagnée d’une exigence équivalente sur les apprentissages.
Un diplôme n’a de valeur que s’il atteste réellement un niveau de maîtrise. Sinon, il devient une forme de fausse monnaie scolaire : le titre subsiste, mais sa valeur s’affaiblit. Et ce sont les moins favorisés qui sont les premières victimes de ce marché de dupes. Tandis que les familles disposant de ressources culturelles et financières compensent les insuffisances de l’institution, financent des cours particuliers et maîtrisent les stratégies d’orientation, les autres, qui ne dépendent que de la qualité de l’enseignement reçu au collège et au lycée, subissent la relégation.
La sélection ne disparaît pas lorsqu’on refuse de l’assumer. Elle s’opère simplement de façon détournée, au détriment des plus fragiles. Parcoursup est, à cet égard, devenu le symbole de cette mystification : derrière l’apparente neutralité d’une plateforme numérique, des procédures de classement, souvent illisibles pour les familles, organisent une sélection que l’on hésite à assumer ouvertement.
Plutôt que de reconnaître les limites du collège unique, qui n’a pas tenu toutes ses promesses d’égalité et de réussite, on entretient l’illusion qu’un parcours uniforme conviendrait à tous et que la voie générale constituerait l’horizon naturel de toute ambition. C’est oublier que les intelligences sont diverses et que les talents ne s’expriment pas tous de la même manière.
L’excellence se construit aussi dans les filières technologiques, l’apprentissage et l’enseignement professionnel, où se développe cette « intelligence de la main », faite de précision, d’inventivité, de maîtrise technique et de savoir-faire, sans laquelle aucune grande nation industrielle ne peut prospérer. Ce n’est pas un hasard si les nations européennes les plus prospères ces dernières décennies – comme l’Allemagne ou la Suisse – sont celles qui ont développé un système dual entre enseignement général et professionnel aux deux versants également valorisés et valorisant. Un pays a besoin d’élites à tous les étages, des fonctions stratégiques à celles d’exécution en passant par l’encadrement intermédiaire.
La République n’a jamais promis l’abolition de la sélection au mérite. Elle l’a au contraire promue pour que la naissance ne détermine plus à elle seule les destins. Retrouver cette ambition suppose de rompre avec la hiérarchie implicite qui transforme l’enseignement professionnel en voie de relégation, de reconnaître la dignité de tous les parcours et de permettre à chaque jeune de développer ses aptitudes.
La dette envers la jeunesse : un héritage aussi matériel
Depuis plus de cinquante ans, la France accumule les déficits publics. Sa dette avoisine désormais 3 600 milliards d’euros, soit près de 119 % du PIB, alors même que notre pays figure parmi ceux où les prélèvements obligatoires et les dépenses publiques sont les plus élevés. Plus inquiétant encore, le creusement des déficits, la hausse des taux d’intérêt, le retour de l’inflation et la stagnation de la croissance pourraient enclencher une spirale d’endettement hors de contrôle.
Certes, emprunter pour financer des infrastructures, la recherche ou des investissements productifs peut bénéficier aux générations futures. Mais faire de l’endettement le mode ordinaire de financement des dépenses courantes revient à transférer à ces générations le coût de nos renoncements.
Quelle légitimité avons-nous à prétendre défendre l’avenir de notre jeunesse si nous lui léguons simultanément des savoirs fragilisés, des institutions affaiblies et une dette toujours plus lourde ?
Refonder l’école en rendant aux adultes leurs responsabilités
À force de prétendre réformer l’école sans jamais interroger les renoncements qui l’affaiblissent, on finit par organiser méthodiquement ce que l’on prétend combattre : son déclin. La refondation doit commencer par une clarification de la mission de l’école : transmettre les savoirs, former le jugement, permettre l’émancipation et préparer à l’exercice de la citoyenneté.
Cela suppose de redonner aux enseignants une autorité intellectuelle reconnue, une formation solide, une rémunération adaptée et le soutien effectif de leur institution.
L’État doit définir les programmes, garantir la valeur des diplômes et évaluer les résultats par des évaluations nationales hors contrôle continu. Les établissements doivent disposer des moyens et des marges de manœuvre nécessaires (recrutement, évaluation des enseignants, adaptation de la pédagogie au contexte local, budget) pour répondre aux besoins de leurs élèves via une convention d’objectifs et de moyens (COM) avec le rectorat. La mixité sociale doit devenir une réalité plutôt qu’une déclaration d’intention via la suppression de la carte scolaire, synonyme de ghettos éducatifs, au profit d’un pourcentage homogène d’élèves boursiers dans tous les établissements publics et sous contrat avec l’État.
Enfin, la méritocratie doit retrouver son sens, soit permettre à chacun de progresser par son travail grâce à une instruction de qualité. L’exigence et la justice sociale ne sont pas deux ambitions opposées. Elles sont les deux conditions d’une véritable école républicaine.
Retrouver le courage de transmettre
Au fond, la crise que traverse notre société pose une question essentielle : les générations adultes croient-elles encore suffisamment à ce qu’elles ont reçu pour juger nécessaire de le transmettre ?
La jeunesse n’a pas besoin d’une société qui lui promette un monde sans difficultés, mais d’adultes capables de lui fournir les instruments pour les affronter. Elle n’a pas besoin de diplômes dont la valeur s’amenuise, mais de connaissances qui lui permettront de construire son avenir. Elle n’a pas besoin d’élites qui prétendent parler en son nom tout en se déchargeant de leurs obligations, mais d’institutions qui tiennent leurs promesses.
C’est ici que se joue une part essentielle de l’avenir français.
Au moment où certains agitent la menace d’une guerre et où les périls extérieurs se multiplient, il serait sage de méditer la leçon de Marc Bloch dans L’Étrange Défaite. Analysant l’effondrement français de 1940, l’historien montrait que la supériorité militaire de l’adversaire ne suffisait pas à expliquer le désastre. Celui-ci avait aussi été préparé de l’intérieur, par l’aveuglement des dirigeants, la faillite des élites et l’incapacité des institutions à comprendre un monde qui changeait.
Les défaites militaires se préparent parfois longtemps avant les batailles, dans les renoncements intellectuels, moraux et politiques d’une nation. En abandonnant leur devoir de transmission, en laissant s’affaiblir l’école, se déliter la méritocratie, s’accumuler les dettes et se fracturer la communauté nationale, nos élites prennent le risque de fragiliser les ressorts mêmes de notre résistance collective.
Car la puissance d’un pays ne se mesure pas seulement à ses armées ou à ses arsenaux. Comme l’exprimait déjà Napoléon, « À la guerre les trois quarts sont des affaires morales ; la balance des forces réelles n’est que pour un autre quart. » Et cette force morale d’un pays ne se décrète pas le jour du péril venu. Elle repose en amont sur la solidité de ses institutions, l’instruction de sa jeunesse et la conscience d’un destin partagé. La leçon de L’Étrange Défaite mérite d’être méditée : une nation affaiblie de l’intérieur devient plus vulnérable aux menaces de l’extérieur. Et la première responsabilité de ceux qui prétendent la protéger est de ne pas la désarmer eux-mêmes.
La plus profonde des trahisons envers la jeunesse serait de lui laisser croire qu’elle peut être libre sans connaissances, souveraine sans mémoire et maîtresse de son destin sans avoir appris à penser par elle-même.
Stéphane Morel est ancien élève de l’ENA et Secrétaire général de Nouvel essor français.
Lien vers l’article sur le site du journal en date du 12 octobre 2026 : Transmettre ou disparaître, refonder l’école pour la jeunesse française.
