Tribune de Stéphane Morel dans Atlantico sur l’hypocrisie de la pétition anti-Bolloré

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Pétition anti-Bolloré : itinéraire d’enfants gâtés en perdition…

À chaque époque ses révolutions de salon. La nôtre a trouvé son décor : Cannes, ses tapis rouges, ses tribunes indignées, ses pétitions flamboyantes et ses artistes persuadés de sauver la démocratie entre deux cocktails servis face à la Méditerranée. Cette année, l’objet du combat s’appelle Vincent Bolloré. À l’ouverture du Festival, plus de six cents professionnels du cinéma ont signé dans Libération une tribune intitulée « Zapper Bolloré », dénonçant l’influence supposément inquiétante de l’industriel breton sur le cinéma français et, plus largement, sur les imaginaires collectifs.

L’hypocrisie d’un milieu protégé

L’affaire pourrait prêter à sourire si elle ne révélait quelque chose de plus profond : l’état d’esprit d’un certain milieu culturel français, convaincu de mener une résistance héroïque alors même qu’il demeure massivement protégé, financé et soutenu par les structures qu’il dénonce. Car, enfin, de quoi parle-t-on ? Canal+ est le premier financeur privé du cinéma français, représentant environ 40 % des investissements des diffuseurs. Depuis plus de trente ans, la chaîne cryptée est au cœur de l’écosystème du cinéma français. Sans elle, une immense partie des films produits chaque année n’existerait tout simplement pas. Les mêmes qui dénoncent aujourd’hui Bolloré continuent de tourner grâce à l’argent de Canal+, bénéficient de ses investissements et jouissent d’une liberté artistique dont beaucoup de créateurs étrangers rêveraient.

C’est tout le paradoxe de cette mobilisation : elle se présente comme un acte de résistance alors qu’elle signe la révolte d’enfants gâtés découvrant soudainement que les financeurs de leur univers culturel ne partagent plus exactement leurs préférences idéologiques. Sous les grands mots « fascisation », « contrôle des imaginaires », « menace contre la création » apparaît en réalité l’inquiétude d’un milieu voyant émerger des acteurs capables de contester son monopole symbolique.

Des élites coupées du peuple, mondialisées et narcissiques

Dès 1995, dans La Révolte des élites et la trahison de la démocratie, Christopher Lasch, sociologue américain et ancien marxiste proche de l’École de Francfort, analyse la manière dont les nouvelles élites culturelles, économiques et médiatiques se sont progressivement séparées des classes populaires tout en continuant de prétendre parler en leur nom. Ces élites, regrette-t-il, ne constituent plus une aristocratie enracinée, consciente de ses devoirs, mais une caste mondialisée et narcissique vivant dans un univers social entièrement protégé des réalités ordinaires. « Ce sont les élites, conclut-il, qui ont perdu foi dans les valeurs qui fondent la démocratie ». Dans La Culture du narcissisme publié en 1979, l’auteur note que rien n’a changé avec des individus obsédés par eux-mêmes, incapables de penser le bien commun autrement qu’à travers leurs émotions et leur propre image. Le narcissique moderne, explique-t-il, vit dans le culte de l’instant, refuse les limites, méprise les héritages et compense son insécurité intérieure par l’affichage permanent de postures morales. L’artiste se croit rebelle alors qu’il épouse parfaitement les logiques du capitalisme contemporain, fondé sur la consommation, l’image et l’exhibition permanente de soi.

Comment ne pas voir qu’on assiste sur la Croisette à une illustration presque caricaturale de ce phénomène ? Une partie du milieu culturel français vit désormais dans la confusion entre privilège et dissidence. Alors qu’ils occupent des positions dominantes dans les médias, les institutions culturelles, les festivals, les écoles d’art et les circuits de financement publics ou parapublics, ces artistes continuent de se percevoir comme les descendants de Jean Moulin combattant un ordre oppressif imaginaire. Cette posture a l’avantage de leur permettre de conserver tout à la fois les avantages matériels de l’institution et les bénéfices symboliques de sa contestation. Le beurre et l’argent du beurre, en quelque sorte.

Le milieu du cinéma français pas plus résistant aujourd’hui qu’il y a 85 ans

Il faudrait par ailleurs leur rappeler qu’une partie très importante du milieu du cinéma français a non seulement été passive, mais a collaboré avec l’occupant allemand pendant la Seconde Guerre mondiale. Et leurs héritiers ne sont pas en reste aujourd’hui, en se trompant encore de combat alors qu’un autre totalitarisme, islamique celui-là, menace nos démocraties, nos principes comme nos valeurs républicaines. Et comme il y a 85 ans, à quelques exceptions près – comme le film Timbuctou d’Abderrahmane Sissako, sorti en 2014, qui aborde l’oppression exercée par des groupes jihadistes sur la population de Tombouctou au Mali –, le milieu du septième art apparaît bien silencieux aujourd’hui face à cette menace existentielle, au point d’apparaître comme un idiot utile à nos ennemis.

Un secteur biberonné à l’argent public

Ainsi, jamais un milieu n’aura été autant protégé par l’argent public tout en se présentant avec autant d’insistance comme victime d’une oppression imminente et imaginaire, tout en éludant les vrais dangers. Les obligations imposées aux diffuseurs, les aides du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), les quotas, les crédits d’impôt, les subventions régionales constituent un écosystème unique au monde. Les intermittents du spectacle bénéficient d’un système d’assurance chômage extraordinairement avantageux, tout entier financé par la solidarité nationale. Dans n’importe quel autre secteur économique, un tel niveau de soutien susciterait un débat sur sa soutenabilité financière dans un contexte de disette budgétaire. Dans le secteur culturel, ce débat est tabou, car ces avantages sont considérés comme un droit quasi naturel.

Le vrai enjeu : le maintien ou non de l’hégémonie de la gauche sur la culture

Comment dès lors expliquer que le discours dominant demeure celui de la persécution ? Derrière le paravent de la liberté de création, ne s’agit-il pas de préserver une hégémonie sur la pensée ? Pendant des décennies, une partie de la gauche a, en France, exercé une quasi-domination symbolique sur les grandes institutions médiatiques et culturelles.

L’arrivée d’acteurs médiatiques assumant des orientations différentes bouleverse cet équilibre. D’où cette nervosité permanente et cette tendance à voir partout les signes avant-coureurs du fascisme. Derrière l’épouvantail Bolloré, c’est l’aubaine d’avoir trouvé la parfaite figure du repoussoir permettant à un milieu culturel fragmenté de retrouver momentanément une unité de façade.

Peu importe pour nos pétitionnaires la réalité concrète de la production cinématographique de Canal+. Ce qui compte, c’est la possibilité de construire une figure démoniaque permettant de réactiver les vieux réflexes antifascistes d’un milieu en manque de grandes causes mobilisatrices. Peu importe que personne, ou presque, ne constate aujourd’hui une uniformisation idéologique des productions financées par Canal+. Peu importe que les exemples de censure politique soient pratiquement inexistants. Peu importe que même Mathieu Kassovitz, pourtant favorable à la tribune anti-Bolloré, reconnaisse lui-même que « pour l’instant, Canal+ fait très bien son boulot ». L’important est de crier au loup avant même qu’il n’entre dans le poulailler.

La liberté ne consiste pas à sanctuariser une idéologie

Les producteurs de cinéma demeurent d’ailleurs beaucoup plus nuancés que les pétitionnaires. Plusieurs d’entre eux reconnaissent en privé que cette mobilisation relève davantage d’un positionnement politique que d’une inquiétude professionnelle réelle. La société des réalisateurs français, pourtant très marquée à gauche, n’a pas signé la tribune. Pourquoi ? Parce qu’une partie du milieu sait parfaitement que le cinéma français continue aujourd’hui de bénéficier d’une liberté de création exceptionnelle comparée à celle existant dans de nombreux pays.

Ces postures finissent par ailleurs par fatiguer une partie du public, avec une confusion permanente entre confort matériel et « héroïsme » moral à géométrie variable. Comment ne pas mesurer l’écart entre ces artistes « engagés » d’aujourd’hui et la volonté affichée d’un Jean Vilar ou d’une Ariane Mnouchkine d’ouvrir la culture au peuple ?

Dans une démocratie vivante, aucun groupe ne peut prétendre disposer éternellement d’un monopole culturel. Pas plus les industriels que les artistes. Pas plus Bolloré que ses adversaires. La culture n’est pas un sanctuaire. Elle est un champ de forces contradictoires traversé par des intérêts, des visions du monde et des rapports de pouvoir.

Vouloir figer cet espace au nom d’une supériorité morale autoproclamée revient à nier ce que devrait être la liberté culturelle. Car cette liberté ne consiste pas à garantir l’éternité d’une hégémonie idéologique. Elle consiste à accepter le pluralisme, y compris lorsqu’il dérange.

Sinon, à force de transformer chaque voix divergente en menace fasciste, on finit par produire exactement ce que l’on prétend combattre : un espace intellectuel verrouillé, à mille lieues de nos principes et valeurs, la démocratie étant le régime du débat et du doute…

Stéphane Morel est ancien élève de l’ENA et Secrétaire général de Nouvel essor français.

Lien vers l’article sur le site du journal en date du 25 mai 2026 : Pétition anti-Bolloré : itinéraire d’enfants gâtés en perdition… | Atlantico.fr.